Conscience Nègre

Conscience Nègre

« Voyage de la Haute-Volta au Burkina Faso »

« Voyage de la Haute-Volta au Burkina Faso » d’Edouard OUEDRAOGO


Par Amadou Diallo


Si une chronique est « une suite, un recueil de faits consignés dans l‘ordre de leur déroulement », on peut dire que l’ouvrage de M. Édouard Ouédraogo s’apparente plus à une chronique historique qui retrace un pan entier de l’histoire politique contemporaine de la Haute-Volta, qu’à un essai politique. En effet, en 285 pages, l’auteur, avec la maîtrise et la dextérité d’un metteur en scène hollywoodien, domine son sujet et procède à un examen très sévère des mœurs politiques qui ont eu cours dans notre pays depuis 1974 (électoralisme, cabales, trahisons, putschs, etc.) et qui ont conduit au coup d’état d’août 1983. Témoin privilégié de tous les événements importants pendant cette période, de par sa profession même, Édouard Ouédraogo nous livre une œuvre qui fourmille d’informations inédites, d’anecdotes et de rappels historiques qui ne manqueront pas d’intéresser les jeunes générations et certainement les plus anciennes aussi.

L’ouvrage compte cinq chapitres qui vont de la chute de la Ile République à l’avènement du 4 août 1983. Le chapitre I (pp. 15 à 50) décrit avec beaucoup de raffinement et de précision les circonstances dans lesquelles les querelles intestines et subjectives au sein du RDA (parti majoritaire à l’époque) ont amené l’armée à s’emparer du pouvoir en tordant le cou aux lois et textes constitutionnels. On retiendra de cet épisode que l’histoire politique voltaïque aura été marquée par des mœurs et pratiques qui ont pendant longtemps empoisonné l’atmosphère politique et qui ont été à la base de nombreux bouleversements. Le second chapitre (pp. 51 a 104) intitulé : “Le renouveau mort-né”, titre du reste très évocateur, traite du passage très éphémère du régime du Renouveau aux affaires et apparaît comme une punition des dieux et des hommes face à la forfaiture de l’armée. En effet, exactement deux ans après son avènement, la méfiance et l’indifférence des travailleurs à son égard, la grande sécheresse qui sévissait avec ses conséquences économiques, politiques et sociales, le conflit frontalier avec le Mali et l’adversité de certains régimes politiques voisins, le manque de “savoir-faire politique” des militaires et l’opposition ferme des syndicats à la création du MNR (Mouvement national pour le renouveau) finirent par sonner le glas d’un régime qui n’inspirait plus confiance. C’est en toute logique donc qu’un gouvernement de transition sera mis en place et évoluera vers un régime constitutionnel normal avec la III” République.

Les chapitres III (pp. 105 à 160) et IV (pp. 161 à 224) forment un ensemble cohérent qui se tient dans la mesure où de l’avènement de la III” République au coup d’État du CMPRN, ce que l’on peut retenir essentiellement c’est, encore une fois de plus, le retour à leurs “péchés mignons”, à leurs vieilles querelles, des principaux leaders politiques et cela au détriment de l’exercice du jeu démocratique. L’auteur nous fait vivre cette période de façon admirable et nous rappelle, dans les détails, des événements qui ne sont pas toujours connus du grand public ou même quelquefois tombés dans l’oubli (cf. les paragraphes sur « l’année des catastrophes », « le demi-député ou l’introuvable majorité »? Comme dans un roman, il nous plonge dans l’atmosphère des élections législatives et présidentielles de 1978 de même qu’il nous fait revivre l’ambiance des joutes oratoires et manœuvres diverses au sein du Parlement pour l’acquisition d’une hypothétique majorité. Cependant, la dernière partie du chapitre IV intitulé “Le CMPRN ou le soutien populaire gâché” constitue un passage important, sinon clé de l’ouvrage, car elle annonce et explique déjà les changements importants qui interviendront en Haute-Volta à partir de 1983. II constitue en même temps une excellente transition au chapitre suivant. L’auteur, en tout cas, n’est pas tendre dans son analyse vis-à-vis de ce régime qui n’a pas su saisir sa chance. On ne peut pas non plus dire que son diagnostic des erreurs et insuffisances du CMPRN n’est pas exhaustif et précis. Celles-ci furent en effet très nombreuses et mêmes impardonnables : regain des tracasseries policières culminant avec la dissolution de la CSV et le lancement d’un mandat d’arrêt contre son secrétaire général, incapacité du CMPRN de conceptualiser de façon cohérente sa politique de redressement, inexistence à son niveau d’un projet de société et ignorance de la société civile, militarisation accentuée au niveau de toutes les instances dirigeantes, inconscience politique, complaisance et inefficacité devant la montée des “jeunes turcs”, etc. Cette incurie du CMPRN entraînera et accélérera évidemment sa chute. II n’est donc pas surprenant que le chapitre V (pp. 225-281) intitulé “Les révolutionnaires étaient plus déterminés. Le compte à rebours” puisse être perçu comme l’épilogue d’un psychodrame commencé sous la IIe République, joué essentiellement sous la 111” République et le CMPRN et qui prend fin le 4 août 1983. Ensuite, ce fut le temps des larmes, du sang et de la violence “à la faveur d‘une longue nuit qui s’en suivra”.

Enfin, l’ouvrage prend fin avec une bibliographie sommaire (p. 85) et est agrémenté avec les photographies des principaux leaders politiques et hommes d’État qui ont marqué la période évoquée. A n’en pas douter, l’ouvrage de M. Édouard Ouédraogo renferme de nombreuses qualités dont il faut se féliciter. II regorge de nombreuses informations précieuses et de repères historiques qui peuvent être d’une grande utilité pour les historiens en même temps qu’il contribue chez les néophytes en science politique à mieux s’imprégner des méandres de notre histoire politique récente. Incontestablement, l’auteur effectue un grand effort pour demeurer dans l’objectivité la plus grande possible en ne se limitant qu’à l’exploitation et à l’interprétation des faits. Cependant, on peut remarquer qu’il ne manque pas de “ fouetter ”, au passage, certaines sensibilités et argumentations politiques qu’il ne partage pas manifestement. Sur le plan littéraire, de l’écriture proprement dite, on peut affirmer qu’on est en présence d’une œuvre de grande valeur, bien structurée, les chapitres et les paragraphes s’enchaînant à merveille, ce qui rend la lecture agréable. Les nombreux effets de style, l’utilisation de “flash-back”, la minutie de l’analyse et de la description des faits, contribuent à rendre le livre très passionnant. Cependant, contrairement à ce que l’auteur dit dans son avant-propos, le style adopté n’est pas toujours “volontiers familier”. On peut aussi noter, par moments, l’utilisation d’un vocabulaire d’initié. Passent encore des termes comme pronunciamento, césarisme, mais quand on rencontre d’autres comme landernau politique, partis homozygotes, argonautes des temps nouveaux, etc., on est obligé de recourir à son dictionnaire sans toujours pour autant retrouver son latin. La qualité matérielle de l’ouvrage gagnerait aussi à être améliorée notamment au niveau de la maquette et de la mise en page sans oublier l’élimination de nombreuses “coquilles” dans le texte. Cela relève, certes, du domaine de l’édition mais il est souhaitable que les prochaines éditions en tiennent compte surtout si l’on considère la question de la promotion de l’ouvrage au niveau international. On peut regretter, par ailleurs, l’impasse sur la Première République. L‘incorporation de cette période aurait renforcé davantage le caractère historique de l’ouvrage et permis de faire un bilan plus complet de l’évolution des différents régimes politiques qui se sont succédé dans notre pays depuis les indépendances. Ces quelques remarques n’enlèvent rien à la valeur intrinsèque et à la qualité de l’ouvrage de M. Édouard Ouédraogo. II faut souhaiter vivement que ce livre, non seulement, pousse d’autres témoins aussi privilégiés à écrire mais surtout encourage et motive l’auteur à poursuivre son œuvre.



16/06/2011
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