Conscience Nègre

Conscience Nègre

Kéita Fodéba

KEITA FODEBA (1921-1969)              

 

Kéita Fodéba (1921-1969), écrivain engagé dans la dénonciation de l'arbitraire colonial, mit au service de sa cause un style pédagogique et narratif qui, sous des formes anodines, avait la faculté de faire vivre aux autres les drames de l'Afrique coloniale, celle qu'il a vécue, en les leur exposant dans leur aspect le plus banalement humain. L'efficacité de ce style lui valut d'ailleurs l'interdiction de « Minuit » en A.O.F., pour subversion, selon l'administration coloniale. En fait, la technique de Kéita Fodéba est de saisir les échos de faits historiques répertoriés, et de leur donner toute leur dimension dramatique et humaine, en les tirant de la banalité du fait divers, tel le massacre de « tirailleurs sénégalais » à Thiaroye-sur-mer (au Sénégal) sur l'ordre de leurs supérieurs, abattus par ceux pour lesquels ils s'étaient battus contre la nazisme (voir « Aube africaine »). « Minuit » reste un texte de référence dans la littérature africaine engagée, car il est le seul écrit de la période coloniale à avoir fait l'objet d'une interdiction en Afrique Occidentale Française (A.O.F.).

 

Kéita Fodéba naquit en 1921 à Siguiri. Après l'école primaire de son village, il entre en 1937 à l’Ecole Primaire Supérieure (EPS) de Conakry. En 1940, il est admis à l'Ecole normale William Ponty de Saint-Louis au Sénégal d'où il sortira instituteur en 1943. Sa carrière d’enseignant le mène successivement à Tambacounda puis à Saint-Louis du Sénégal.

A la fin de l'année 1948, Keïta Fodéba arrive en France et s'inscrit à la Faculté de droit de Paris. Après l'obtention d'un premier certificat, il décide de se consacrer au théâtre et crée le « Théâtre Africain de Keïta Fodéba » en 1949.

Cette année-là, il fait venir à Paris le très célèbre Kanté Facély qui devint ensuite son adjoint quasi permanent. Mais très tôt, Fodéba réalise qu'à travers le théâtre il lui sera difficile de se faire comprendre en dehors des pays francophones.

En 1949-51 naissent les « Ballets Africains de Keïta Fodéba », qui parcourent le monde entier. La France d'abord, la Suisse, la Belgique, la Hollande, la Suède, la Roumanie, la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Hongrie, la Norvège, le Danemark, l'Espagne, la Yougoslavie, l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne ensuite, pour ne citer que ces pays en Europe. Puis les Ballets de Keïta Fodéba sillonneront presque toute l'Afrique noire avant de conquérir les Etats-Unis, le Canada, l'Australie, le Mexique, la Bolivie, le Pérou, la Colombie, le Venezuela, l'Argentine, etc.

Avant Keïta Fodéba, des artistes inoubliables, comme Joséphine Baker, Catherine Dunham, ont révélé à l'Europe dans les années vingt le Ballet noir et le folklore d'origine négro-africaine. Mais c'est Keïta Fodéba qui, le premier, eut l'idée de génie d'explorer le folklore noir sous toutes ses formes pour en présenter la synthèse au monde entier grâce justement à ses célèbres Ballets Africains. A propos de Fodéba, Jean Silvant, critique de théâtre français, écrivait : « Keïta Fodéba, chaque année, retourne en Afrique noire. Cet ancien instituteur, qu'une prise de conscience de sa valeur nationale dirige et soutient, ne recherche pas le succès pour le succès. Celui-ci ne vaut pour lui qu'en tant qu'approbation de ce qu'il veut faire connaître et aimer : la vie africaine dans toutes ses formes multiples, non seulement traditionnelles mais aussi ses évolutions... Il puise à pleines mains dans la vie quotidienne, et c'est ainsi qu'il réussit, chaque fois, à nous émerveiller. Il a parcouru trente mille kilomètres en AOF (Afrique Occidentale Française), enregistré dix mille mètre de ruban de magnétophone de chants et de musique les plus variés. « Il a vu, entendu des centaines de chanteurs et de danseurs dans les villages les plus reculés et a recruté les meilleurs. Il a su adapter ce qui lui a paru le plus apte à donner l'idée exacte, authentique, de ce pays qui est le sien, qu'il aime et qu'il veut faire aimer... C'est la raison pour laquelle sans doute le message africain de Keïta Fodéba nous touche si vivement et exalte ce qu'il y a de plus foncièrement vrai dans l'âme de chacun ».

Kéita Fodéba était un créateur aux dons innés, un organisateur exceptionnel qui avait su réunir au sein de ses Ballets Africains les meilleurs artistes, chanteurs, danseurs du Mandingue et d'ailleurs. Des noms célèbres comme Kandia Kouyaté, ce chanteur à la voix d'or surnommé « Mario Del Monaco noir » par la presse française en 1955, Bakary Cissoko et Daouda Diabaté, deux magiciens de la kora, cet instrument à 21 cordes originaire du Mandingue ; des ballerines comme Fanta Diéli, Awa Diawara, Massaba Camara et des artistes de grand talent comme Lamine Traoré, Achkar Marof, Maninka, Yansané Kerfala, Sylla Martin, Raphaël Wigbert et enfin des danseuses Alfrédine Darius, Guy Mondor, Madiana… ne pouvaient se rencontrer que sous l'égide de Keïta Fodéba, ce grand poète malinké.

En effet, les Poèmes africainsde Keïta Fodéba présentés ici, avec notamment le fameux « Minuit » et l'inoubliable « Aube africaine », ont conquis jadis le monde noir francophone. Le monde de la culture doit également à Keïta Fodéba, cette fois associé au talent du photographe Michel Huet, un livre qui est un véritable chef-d'œuvre : «  Les Hommes de la danse ». Lisez la préface et les différents textes de ce livre et vous comprendrez aisément les raisons qui, jusque-là, continuent de justifier les succès connus partout par les Ballets Africains de Keïta Fodéba, devenus Ballets Africains de la République de Guinée.

Dès 1956, la carrière artistique de Keïta Fodéba devait connaître de profonds bouleversements. En effet, à partir de février 1956, Sékou Touré, alors secrétaire général du syndicat des PTT de la Guinée française, multiplia les voyages à Paris afin de convaincre Keïta Fodéba de rentrer au pays pour participer personnellement à la lutte pour l'indépendance de la Guinée. Finalement, agissant par l'intermédiaire de son père, le « Vieux Mory » comme on l'appelait affectueusement, Sékou Touré parvint enfin à faire revenir Fodéba en Guinée.

C'est ainsi que le patriotisme l'emportant sur les intérêts artistiques et culturels, Keïta Fodéba rentra définitivement en Guinée, fin 1956. A partir de cette époque, il mit à la disposition de son pays son talent, son intelligence, son argent et les « Ballets Africains », dont il ne devait conserver que les droits d'auteur. Keïta Fodéba décida de se présenter aux élections du Conseil général. Il est élu sur la liste RDA (Rassemblement démocratique africain). Devenu ensuite député de la Guinée en 1957, il est nommée ministre de l'Intérieur dans le premier gouvernement de la loi-cadre. Après l'accession de la Guinée à l'indépendance, le 2 octobre 1958, Keïta Fodéba devient ministre de la Défense nationale et de la Sécurité. Les années passant, l'influence grandissante dont jouissait Keïta Fodéba au sein des Forces armées devenait gênante. C'est ainsi qu'en 1965, il quitte le ministère de la Défense nationale et de la Sécurité pour celui de l'Economie rurale. Mais cet éloignement n'entama nullement sa popularité.

Déjà le 22 octobre 1968, Achkar Marof, ancien administrateur des Ballets Africains, ami de Fodéba, était arrêté. Et le vendredi 21 mars 1969, Keïta Fodéba, son jeune frère Bakary Kéita et bien d'autres personnalités furent arrêtés. Dans la même période, le camp de la Garde Républicaine devenait le Camp Boiro. Pour l'Histoire, il est à signaler que ce camp de la Garde Républicaine a toujours organiquement dépendu de la Présidence de la République, qui en désignait le commandant.

 

C'est dans cet endroit tristement célèbre que Keïta Fodéba disparut le 27 Mai 1969 exécuté sans procès

 

Repose en paix ! Tant que les homme te liront ; tant que les Ballets Africains continueront de sillonner le monde ; tant que des hommes se mettront au garde-à-vous devant l'exécution de l'hymne national de la Guinée, dont tu es l'auteur avec Jacques Cellier ; tant que les « Amazones » de l'orchestre féminin de la Gendarmerie Nationale, fruit de ton imagination, nous inviteront à la danse ; tant que l'Ensemble instrumental de la Radiodiffusion nationale, autre preuve de ton génie créateur, continuera d'émerveiller les africains, tu vivras et feras vibrer nos cœurs.

  • Aube Africaine
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  • C’était l’aube. Le petit hameau qui avait dansé toute la moitié de la nuit au son des tam-tams s’éveillait peu à peu. Les bergers en loques et jouant de la flûte conduisaient les troupeaux dans la vallée. Les jeunes filles, armées de canaris, se suivaient à la queue leu leu sur le sentier tortueux de la fontaine. Dans la cour du marabout, un groupe d’enfants chantonnaient en chœur des versets du Coran.
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  • (Musique de guitare)
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  • C’était l’aube. Combat du jour et de la nuit. Mais celle-ci exténuée n’en pouvait plus, et, lentement expirait. Quelques rayons du soleil en signe avant-coureur de cette victoire du jour traînaient encore, timides et pâles, à l’horizon, les dernières étoiles doucement glissaient sous des tas de nuages, pareils aux flamboyants en fleurs.
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  • (Musique de guitare)
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  • C’était l’aube. Et là-bas au fond de la vaste plaine aux contours de pourpre, une silhouette d’homme courbé défrichait : silhouette de Naman, le cultivateur. A chaque coup de sa daba, les oiseaux effrayés s’envolaient et, à tire-d’aile, rejoignaient les rives paisibles du Djoliba, le grand fleuve Niger. Son pantalon de cotonnade grise, trempé de rosée, battait l’herbe sur les côtés. Il suait, infatigable, toujours courbé, maniant adroitement son outil : car il fallait que ses graines soient enfouies avant les prochaines pluies.
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  • (Musique de cora)
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  • C’était l’aube. Toujours l’aube. Les mange-mil, dans les feuillages virevoltaient, annonçant le jour. Sur la piste humide de la plaine, un enfant, portant en bandoulière son petit sac de flèches, courait essoufflé dans la direction de Naman. Il interpellait : « Frère Naman, le chef du hameau vous demande sous l’arbre à palabres ».
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  • (Musique de cora)
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  • Surpris d’une convocation aussi matinale, le cultivateur posa son outil et marcha vers le bourg qui maintenant radiait dans les lueurs du soleil naissant. Déjà, les Anciens, plus graves que jamais siégaient. A coté d’eux un homme en uniforme, un garde-cercle, impassible, fumait tranquillement sa pipe.
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  • (Musique de cora)
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  • Naman prit place sur une peau de mouton. Le griot du chef se leva pour transmettre à l’assemblée la volonté des Anciens : «  Les Blancs ont envoyé un garde-cercle pour demander un homme du hameau qui ira à la guerre dans leur pays. Les notables, après délibération, ont décidé de désigner le jeune homme le plus représentatif de notre race afin qu’il aille prouver à la bataille des Blancs le courage qui a toujours caractérisé notre Manding ».
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  • (Musique de guitare)
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  • Naman, dont chaque soir les jeunes filles en couplets harmonieux louaient l’imposante stature et le développement apparent des muscles, fut d’office désigné. La douce Kadia, sa jeune femme, bouleversée par la nouvelle, cessa soudain de piler, rangea le mortier sous le grenier et, sans mot dire, s’enferma dans sa case pour pleurer son malheur en sanglots étouffés. La mort lui ayant ravi son premier mari, elle ne pouvait concevoir que les Blancs lui enlèvent Naman, celui en qui reposaient tous ses nouveaux espoirs.
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  • (Musique de guitare)
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  • Le lendemain, malgré ses larmes et ses plaintes, le son grave des tam-tams de guerre accompagna Naman au petit port du village où il s’embarqua sur un chaland à destination du chef-lieu de cercle. La nuit, au lieu de danser sur la place publique comme d’habitude, les jeunes filles vinrent veiller dans l’antichambre de Naman où elles contèrent jusqu’au matin autour d’un feu de bois.
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  • (Musique de guitare)
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  • Plusieurs mois s’écoulèrent sans qu’aucune nouvelle de Naman ne parvînt au bourg. La petite Kadia s’en inquiéta si bien qu’elle eut recours à l’expert féticheur du village voisin. Les Anciens eux-mêmes tinrent sur le sujet un bref conciliabule secret dont rien ne transpira.
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  • (Musique de cora)
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  • Un jour enfin arriva au village une lettre de Naman à l’adresse de Kadia. Celle-ci, soucieuse de la situation de son époux, se rendit la même nuit, après de pénibles heures de marche, au chef-lieu de cercle où un traducteur lut la missive.
  • Naman était en Afrique du Nord, en bonne santé et il demandait des nouvelles de la moisson, des fêtes de la mare, des danses, de l’arbre à palabres, du village …
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  • (Balafong.)
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  • Cette nuit, les commères accordèrent à la jeune Kadia la faveur d’assister, dans la cour de leur doyenne, à leurs palabres coutumières des soirs. Le chef du village, heureux de la nouvelle, offrit un grand festin à tous les mendiants des environs.
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  • (Balafong.)
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  • Plusieurs mois s’écoulèrent encore et tout le monde redevenait anxieux car on ne savait plus rien de Naman. Kadia envisageait d’aller de nouveau consulter le féticheur lorsqu’elle reçut une deuxième lettre. Naman, après la Corse et l’Italie, était maintenant en Allemagne et il se félicitait d’être décoré.
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  • (Balafong.)
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  • Une autre fois c’était une simple carte qui apprenait que Naman était fait prisonnier des Allemands. Cette nouvelle pesa sur le village de tout son poids. Les Anciens tinrent conseil et décidèrent que Naman était désormais autorisé à danser le Douga, cette danse sacrée du vautour, que nul ne danse sans avoir fait une action d’éclat, cette danse des empereurs malinkés dont chaque pas est une étape de l’histoire du Mali. Ce fut là une consolation pour Kadia de voir son mari élevé à la dignité des héros du pays.
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  • (Musique de guitare)
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  • Le temps passa… Deux années se suivirent… Naman était toujours en Allemagne. Il n’écrivait plus.
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  • (Musique de guitare)
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  • Un beau jour, le chef du village reçut de Dakar quelques mots qui annonçaient l’arrivée prochaine de Naman. Aussitôt, les tam-tams crépitèrent. On dansa et chanta jusqu’à l’aube. Les jeunes filles composèrent de nouveaux airs pour sa réception car les anciens qui lui étaient dédiés ne disaient rien du Douga, cette célèbre danse du Manding.
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  • (Tam-tams)
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  • Mais, un mois plus tard, caporal Moussa, un grand ami de Naman, adressa cette tragique lettre à Kadia : « C’était l’aube. Nous étions à Tiaroye-sur-Mer. Au cours d’une grande querelle qui nous opposait à nos chefs blancs de Dakar, une balle a trahi Naman. Il repose en terre sénégalaise. »
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  • (Musique de guitare)
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  • En effet, c’était l’aube. Les premiers rayons de soleil frôlant à peine la surface de la mer doraient ses petites vagues moutonnantes . au souffle de la brise, les palmiers, comme écœuré par ce combat matinal, inclinaient doucement leurs troncs vers l’océan. Les corbeaux, en bandes bruyantes, venaient annoncer aux environs, par leur croassement, la tragédie qui ensanglantait l’aube de Tiaroye… Et, dans l’azur incendié, juste au-dessus du cadavre de Naman, un gigantesque vautour planait lourdement. Il semblait lui dire : «  Naman ! Tu n’as pas dansé cette danse qui porte mon nom. D’autres la danseront ».
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  • (Musique de cora)  

 



29/08/2011
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