Conscience Nègre

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L'économie politique et morale de la corruption en Afrique

L'économie politique et morale de la corruption en Afrique

 

De tout temps, la lutte contre la corruption a été une préoccupation des sociétés organisées. Il faut reconnaître qu’il n’existe pas et n’a pas existé de sociétés avec une organisation étatique qui ne connaisse pas la corruption. Mais, c’est son ampleur et ses formes qui varient dans le temps et dans l’espace, dans la mesure où elle revêt des formes différentes, est plus ou moins visible ou tolérée, selon les pays. Ainsi, on a pu parler de formes de corruption propres aux pays africains qui seraient différentes des formes européennes, américaines et asiatiques. En réalité, ce qui caractérise la « corruption africaine » c’est sa très grande visibilité et sa généralisation au niveau de toutes les sphères de la société et tout cela dans un climat de crise économique, politique et morale qui ne fait qu’aggraver ses conséquences. L’Union Africaine (UA) estime que la corruption coûte 148 milliards de dollars par an à l’Afrique, soient 25 % de son PnB. Ce fléau est donc une menace pour le développement et constitue une cause majeure de la pauvreté et de la vie chère. Devant l’ampleur du phénomène, même les différents pouvoirs africains en ont fait ou font semblant d’en faire un cheval de bataille. En ce qui concerne le Burkina Faso, si l’on s’en tient aux données contenues dans différents documents et aux alertes d’une ONG comme le RenLac, la situation est très préoccupante malgré la mise en place de multiples structures par nos gouvernants sans oublier les nombreux séminaires et ateliers sur les pratiques de la corruption dans l’administration publique comme dans le secteur privé. Malheureusement, toute cette intense activité ne débouche que sur des déclarations d’intention, des constats exaspérants et des condamnations verbales qui demeurent lettres mortes. En fait, on se contente de faire « l’économie politique » de la corruption sans s’attaquer à son « économie morale », c’est-à-dire sans s’atteler à analyser et mieux comprendre les mécanismes sociaux sur lesquels elle repose. Comme le précise Olivier de Sardan : « sans connaissance ni compréhension en profondeur de comment et pourquoi la corruption fonctionne, toute campagne de lutte contre la corruption est vouée à l’échec ». En réalité, la corruption dans nos Etats africains post-coloniaux actuels est basée et s’appuie aussi sur des normes sociales et des logiques de comportement internes mêmes à nos sociétés. En définitive, quand on observe  son ancrage dans nos pays, on se demande comment elle a pu s’enraciner si profondément au point où elle est quasiment passée dans les coutumes locales, voire dans les mentalités et le psychisme des citoyens. Deux grands intellectuels, l’un européen et l’autre africain nous proposent des explications qui peuvent nous aider à mieux comprendre le phénomène de la corruption afin de mieux la combattre.

 

La corruption en Afrique repose en partie sur des systèmes de valeurs et des codes culturels

 

Le socio-anthropologue français, Olivier de Sardan, directeur de recherche au CNRS et dont les domaines de recherche englobent, entre autres, la socio-anthropologie de l’État et des services publics ainsi que celle du développement en Afrique, estime que « l’enchassement culturel » de la corruption en Afrique, c’est-à-dire son ancrage, repose sur des systèmes de valeurs et des codes culturels qui, non seulement, permettent de justifier la corruption pour ceux qui la pratiquent, mais aussi, de la faire passer dans la banalisation des pratiques quotidiennes. Selon lui, les pratiques de corruption en Afrique sont en relations étroites avec des normes et des logiques de comportement qui, même si elles ne sont pas de la corruption ou ne la produisent pas, permettent de mieux la comprendre et de mieux percevoir pourquoi elle trouve un terrain si favorable, non seulement à son extension, mais encore, à sa généralisation et à sa banalisation. Ainsi, on peut intégrer les pratiques de corruption dans un tissu plus large de pratiques quotidiennes qui expriment des logiques collectives positives du point de vue des normes sociales locales en vigueur. En premier lieu, on peut citer les réseaux de sociabilité faisant appel au devoir d’entraide dont l’importance en Afrique, particulièrement dans les villes, déborde largement le seul cadre de la famille, qui est pourtant fort étendu avec des pressions et sollicitations multiples. Entre « promotionnaires » d’écoles primaires, de lycées et de facultés se tissent des liens qui se prolongent jusqu’à la retraite. à cela, il faut ajouter les relations de camaraderie, de voisinage, de travail et même de « maquis ». Les solidarités nées de l’appartenance à une même association, à une même église ou confrérie ou à un même parti, prennent aussi leur place, comme celles qui lient les originaires d’une même région ou d’un même village. Or, non seulement ces diverses formes de relations inter-personnelles sont particulièrement étendues et procurent à chacun un capital de relations sociales nettement plus fourni que dans d’autres continents, mais encore, elles comportent une obligation morale quasi-généralisée d’assistance mutuelle. Chaque individu est ainsi inséré dans de multiples réseaux, dont chacun est porteur de solidarité, et donc de pressions correspondantes. Le problème est que l’exigence de solidarité de réseau est si forte que quiconque ne la respecte pas est réprouvé et fait l’objet d’une pression forte et soutenue de la part de tous les membres du réseau. En outre, dans un contexte de disfonctionnement des appareils administratifs et bureaucratiques, de rareté dramatique des ressources, la multiplication des interventions en faveur de tel ou tel devient, peu à peu, le mode normal de gestion des dossiers et des cas. Malheur à celui qui ne connaît personne, ni directement, ni indirectement. Il ne lui restera plus que la solution du « pot de vin », s’il en a les moyens. Il devra « acheter » monétairement le service dont il a besoin, directement ou par l’intermédiaire d’un courtier. La corruption caractérisée  n’est dans ce cas que le signe d’une absence de réseau mobilisable.

 

En dehors des différentes pratiques ci-dessus soulevées et qui favorisent inéluctablement la corruption et qui relèvent de ce que l’on pourrait appeler la petite corruption, le chercheur français insiste sur deux autres logiques qui relèvent, quant à elles, de la grande corruption : il s’agit de celle de l’autorité prédatrice et de l’accumulation redistributrice : deux formes liées à des fonctions d’autorité. La première porte sur le droit que s’arrogent de nombreux détenteurs de position de pouvoir de procéder à des formes d’extorsion aux dépens de leurs « sujets », c’est-à-dire de ceux qui doivent passer par leurs fourches caudines. Tout se passe comme si ces pratiques de « prédateurs » ne relevaient pas d’un choix personnel mais étaient rattachées naturellement à leur fonction. Ainsi, le policier a le droit de prélever son dû sur les transporteurs, comme le directeur des affaires administratives et financières a le droit de puiser dans le budget qu’il est chargé de gérer. Il est vrai aussi que la banqueroute des Etats et le non paiement des salaires dans bien des cas peuvent, pour une part, expliquer que les fonctionnaires détenteurs d’une quelconque parcelle d’autorité se « payent sur la bête ». Mais, on peut remonter plus loin dans l’histoire pour y rechercher des causes plus générales. Ainsi, on peut voir dans cette banalisation de l’extorsion despotique le prolongement de certaines habitudes politiques précoloniales (razzias, tributs et guerres faisant à l’époque partie du paysage social). Mais le contexte est si différent aujourd’hui qu’on devrait plutôt se tourner vers les usages et les comportements proprement coloniaux, depuis l’administration coloniale avec le « commandant » tout-puissant, jusqu’aux chefs administratifs nommés par le colonisateur et les auxiliaires « indigènes » (pour en avoir une illustration poignante (on peut se référer à la magnifique peinture de cette réalité dans le roman « l’étrange destin de Wangrin » d’Amadou Hampâté Ba). Par la suite, les régimes post-coloniaux ont propulsé au pouvoir des élites nationales devenues du jour au lendemain toutes puissantes. Celles-ci, à l’image des anciens colons, se sont muées en véritables sangsues, surtout qu’il n’existait aucun contrepoids à leurs tentations despotiques et prédatrices. En conséquence, du haut en bas de l’appareil d’état, l’assimilation d’une position de pouvoir à un droit de prélèvement personnel s’est vite généralisée (bien qu’il y ait eu et qu’il y ait encore d’heureuses et remarquables exceptions). Avec le passage à la « démocratisation » ce qui a changé se réduit à la possibilité de s’en prendre publiquement à ces pratiques par les dénonciations rhétoriques habituelles, y compris par les élites dirigeantes elles-mêmes, sans pour autant modifier quoi que ce soit.

Concernant les formes de corruption liées à la logique de l’accumulation redistributrice, on peut l’illustrer ainsi : un fonctionnaire qui accède à une position de prestige, un poste de responsabilité, et bien sûr considéré comme « juteux », doit, aux yeux des siens, en bénéficier et en faire bénéficier. Il s’agit clairement de faire fortune, c’est-à-dire à la fois d’arborer les signes visibles de cette fortune (villas, voitures de luxe, écoles privées pour les enfants, bijoux pour les femmes, etc.) et à la fois de faire profiter sa famille étendue, ses proches, son village, etc., de nombreuses et visibles largesses. L’enrichissement illicite et le népotisme sont donc bel et bien sous-tendus par des valeurs sociales positives, à savoir la nécessité d’utiliser toute opportunité qui permette de manifester ces vertus cardinales que sont la générosité, la largesse, la reconnaissance. Ce n’est, en effet, qu’en accumulant qu’il est possible d’être généreux, de faire montre de largesse, et de témoigner de la reconnaissance à tous ceux qui, dans le passé,  vous ont aidé, encouragé et soutenu. Or, pour un fonctionnaire, seul l’accès à un poste de pouvoir permet d’arriver à un enrichissement quelconque. Pour beaucoup de gens, s’y refuser serait faire preuve à la fois d’ingratitude, d’égoïsme, d’orgueil, de naïveté, voire de stupidité. La pression sociale qui pousse à l’accumulation à des fins de redistribution est ainsi très forte. On peut souligner aussi que cette logique culturelle, comme bien d’autres, trouve son fondement dans des pratiques héritées du passé. En effet, on peut noter, ici, que les facteurs issus d’une culture précoloniale sont importants : le chef précolonial se devait de montrer à tous ses largesses et de permettre que soit publiquement louée sa générosité. Ses capacités redistributives étaient bien sûr fondées sur le patrimonialisme qui régulait le pouvoir traditionnel ; la fortune du souverain et celle de l’état étant confondues. Ces usages se sont, non seulement, maintenus et recyclés sous les périodes coloniales et post-coloniales pour parvenir jusqu’aux temps présents, mais, en plus, ils ont pris une dimension quasi-criminelle. Le « néo-patrimonialisme » actuel s’inspire certes du patrimonialisme ancien, mais au prix d’un singulier effort d’adaptation à un contexte entièrement nouveau. Ainsi, l’accumulation redistributrice va d’ailleurs bien au-delà du seul néo-patrimonialisme et recourt à tous les procédés possibles d‘enrichissement et concerne tous les domaines où l’autorité prédatrice peut intervenir (Pour le Burkina, on peut citer les marchés et monopoles d’approvisionnement sur de nombreux produits de grande consommation ou stratégiques : pétrole, riz, cycles, etc., sans oublier l’accaparement de certains secteurs économiques entiers au profit des proches : construction et entretien de routes, édification de bâtiments administratifs et de logements à usage d’habitation, etc.).

 

La « corruption africaine » est basée sur la jouissance à outrance, la course effrénée au plaisir et l’assujettissement au présent

 

Le philosophe et historien camerounais Achille Mbembe, quant à lui, dans ses écrits sur la postcolonie tente une explication qui même si elle est caractérisée par un symbolisme très osé et par une certaine violence ne manque pas de séduire. Selon lui, l’enracinement profond de la corruption en Afrique s’explique : « par le fait qu’en raison de circonstances historiques diverses, les activités de corruption sont devenues le moyen par lequel les sociétés africaines subliment culturellement leur « désir de mort », là où d’autres communautés humaines « civilisent » ce même désir par la guerre au loin ou encore, comme dans la vieille Europe, par les arts, le culte du profit ou, plus généralement, la production économique ». Selon lui, cette mutation de la corruption africaine date de la période de la traite des esclaves. En effet, à la faveur du commerce des vies que fut la Traite atlantique, émerge en Afrique une forme de pouvoir dont la nature et l’essence, les conditions d’existence et d’action, les origines et les effets relèvent, strictement parlant, de la « corruption ». En effet, au cours de la Traite des esclaves, corrompre et se faire corrompre participaient non seulement d’une manière d’exercer le pouvoir, mais d’une ontologie du pouvoir tout court. La manifestation la plus expressive de cette ontologie était la façon dont les « élites » de l’époque établissaient ou non une ligne de partage entre le monde des personnes humaines d’un côté et, de l’autre, l’univers des objets et des marchandises. Les êtres humains, sujets du potentat ou captifs de guerre, pouvaient, en effet, être convertis en objets/marchandises que l’on vendait aux négriers européens. Leur « valeur » était mesurée à l’aune de la valeur des marchandises que le potentat acquérait en retour de la vente d’êtres humains. Les objets reçus en échange étaient ensuite investis dans un double calcul : le calcul de la domination et le calcul des jouissances : fumer (tabac), se mirer (miroirs), boire (rhum et alcools), acheter des fusils, se parer de divers accoutrements (tissus et étoffes diverses), manger, danser et copuler, amasser femmes, enfants, dépendants, pacotille et, surtout, ivre et hilare, s’amuser à longueur d’année. Ainsi, dans l’histoire africaine, il y a une facette du pouvoir qui se rattache ou qui relève d’une faculté destructive dans la manière d’imaginer la vie, le travail. Cette compréhension du pouvoir et les pratiques qui en relevaient expliquent, en partie, le fondement de la corruption chez nous.

En effet, « l’économie morale » de la corruption en Afrique et au Burkina, c’est-à-dire ses fonctions libidinales donc liées à la course effrénée au désir, à la passion, à la débauche et à la jouissance à outrance, restent une de ses particularités contrairement à celle existant sur d’autres continents. Ainsi, en tant que course effrénée au plaisir, elle atteint des états d’intensité telle qu’elle va jusqu’à faire de l’auto-destruction le signe ultime du désir. Les « élites » africaines ont toujours entretenu avec l’acte de corrompre et d’être corrompu une relation qui est éminemment socio-érotique basée sur le calcul de jouissance. C’est cette particularité qui donne à la corruption chez nous sa spécificité et qui la différencie des formes européennes et asiatiques de ce même fléau. à cela, il faut ajouter la tendance des élites africaines à conjuguer cet instinct de jouissance avec les choses de l’invisible, c’est-à-dire en rapport avec ce qui est occulte ou relevant de l’imaginaire et de la sorcellerie, toute chose favorisant la corruption, la vénalité et la sujétion. Il en résulte une absence d’autonomie individuelle dans la façon de conduire sa vie et d’assumer ses responsabilités. D’où une totale subordination dont les formes n’ont cessé de varier et de se transformer pour aboutir à une situation de servitude sinon même d’auto-destruction. Il s’agit d’abord de l’assujettissement au présent. à bien examiner la façon dont les « élites » africaines conduisent leur vie et celle de leurs pays, c’est à peine si le passé existe. La propension à oublier tout et très vite est partout la même, de même que la difficulté que nos sociétés éprouvent à générer une mémoire collective ou à bâtir un patrimoine. Des monuments architecturaux hérités du passé aux cimetières dans lesquels sont ensevelis les morts, il suffit de voir l’état d’abandon dans lequel sont maintenues toutes les composantes de l’espace public. à cette conception étriquée du temps, il faut ajouter le mépris que l’on attache à l’idée même du futur. Partout domine la perception selon laquelle aussi bien l’argent, le pouvoir que la vie sont régis par la loi du hasard. D’immenses fortunes sont bâties du jour au lendemain sans que les facteurs qui y ont contribué soient, le moins du monde, apparents. D’autres se volatilisent au même rythme sans cause visible. Rien n’étant certain et tout étant possible, l’on prend des risques avec l’argent comme on les prend avec le corps, le pouvoir et la vie. Aussi bien le temps lui-même que la mort se ramène à un immense jeu de hasard. D’un côté, a fini par s’imposer une vive conscience de la volatilité et de la frivolité de l’argent et de la fortune et, de l’autre, une conception instantanéiste du temps et de la valeur puisque ceux-ci sont supposés s’épuiser non dans l’histoire, mais dans l’instant. A la longue, la corruption s’est donc transformée en une énorme machine sociale. Aussi bien au sommet qu’au bas de la société, le rapport aux biens de consommation et aux biens de prestige (femmes, enfants et alliés y compris) se décline aujourd’hui sur le modèle de la pénétration de la marchandise dans l’âme du sujet.

 

L’absence marquée d’une tradition de la chose publique

 

Les états africains, dans leur majorité, ont été créés de toute pièce par un occupant étranger, excluant les « indigènes » de la gestion et encore plus de toute co-propriété du pays. Les indépendances ont vu la construction précipitée d’une bureaucratie nouvelle prenant la place des colonisateurs, et soucieuse avant tout d’exercer ses privilèges à leur place, et d’asseoir son statut au plus vite. Ni la chose publique, ni le service public n’étaient vraiment au centre des préoccupations et ces notions morales ne semblent toujours pas être entrées dans les mœurs pratiques quarante neuf ans plus tard. De plus, les quelques logiques socio-cultureIles prévalentes au sein des sociétés africaines, que nous avons examinées plus haut, ne sont pas vraiment en harmonie ou en correspondance avec les normes du service public et les définitions légales de la corruption en Afrique, qui sont directement issues du modèle européen. Or, le modèle européen est pour une part le produit de logiques socioculturelles toutes autres qui se sont mises en place au cours du XIXe siècle, à base de distinction du privé et du public, de puritanisme, de revendications égalitaires et individualistes. Autrement dit, en Europe, les normes du service public et les définitions légales de la corruption sont, elles, en harmonie, même approximative, avec les logiques socioculturelles locales dominantes. En Afrique, par contre, le décalage est criant. De ce fait, le fonctionnement des appareils administratifs, lui aussi décalqué entièrement du modèle européen, est de type schizophrénique. En droit, en organigramme, en fonctionnement officiel, en budget, il est totalement occidental. En pratique, il est autre, traversé par des logiques fortement en contradiction avec le modèle. Et ainsi, ce qui est corruption du côté des normes officielles ne l’est pas ou si peu du côté des pratiques. Les fonctionnaires eux aussi sont dans une situation schizophrénique. Ils tiennent leur légitimité administrative et professionnelle d’avoir été formés à la modernité administrative de l’Occident (aujourd’hui devenu le standard mondial), et donc aussi ses valeurs de service public. Mais leur légitimité sociale implique au contraire qu’ils agissent en conformité avec des logiques socioculturelles plus ou moins contradictoires. Ainsi s’explique, au moins en partie, le contraste relevé au début de ce texte entre la stigmatisation de la corruption dans les discours et l’extension des pratiques qui en relèvent. L’adhésion très répandue aux normes abstraites et officielles d’origine européenne prônant l’impartialité de l’état et la nécessité d’une éthique de l’intérêt général coexiste ainsi pacifiquement et en harmonie avec un comportement tout aussi répandu qui se soumet à des normes sociales favorisant la prééminence des intérêts personnels et factionnels. Chacun est sincèrement pour le respect de la chose publique et pour que la bureaucratie soit au service des citoyens, mais chacun participe par ses actes quotidiens à la reproduction du système qu’il dénonce. Il en résulte un sentiment général d’impuissance face à une mécanique infernale. D’où un grand risque encouru par les états africains avec la cristallisation de sentiments de ras-le-bol et de lassitude, notamment au sein de la jeunesse et d’une bonne partie des travailleurs organisés, à même de se muer en mouvements de révolte aux conséquences inimaginables ou encore à même de favoriser le développement de mouvements spontanés et de jacqueries source de violence et de désordre social. En l’absence d‘une auto-réformation improbable des élites politiques pour inverser le cours des choses, ces alternatives se positionnent comme les seuls moyens pour prétendre inverser le cours des choses.

 

Conclusion

 

En définitive, les différentes logiques qui concourent à l’ancrage de la corruption dans la plupart des Etats africains participent du même processus historique. Elles sont issues pour une part du passé, mais transitent par le despotisme colonial, puis par les habitudes prises sous les régimes de parti unique et les dictatures militaires. Ainsi, se sont conjugués et cristallisés en un même ensemble trois éléments : un pouvoir sans contrepoids, ni comptes à rendre, une confusion de la chose publique et de la chose personnelle, une pression sociale valorisant l’ostentation et la redistribution. Malheureusement, ce qui est manifeste aujourd’hui, c’est que, loin de représenter à cet égard une rupture, les régimes « démocratiques » se sont pliés aux habitudes acquises en ce domaine, habitudes qui, initiées au sommet, chez les « en haut de en haut », ont souvent pénétré désormais dans l’ensemble des appareils d’état. Finalement, pour sortir de l’état de corruption, les Africains devront s’émanciper, tôt ou tard, de ses effets libidineux. C’est ainsi seulement qu’ils retrouveront leur autonomie morale, libérant au passage leur capacité à se souvenir du passé et à inventer le futur et se libérer, dans le même geste, de leurs « élites » pervers. En attendant, la clef pour faire en sorte que les intervenants politiques prennent un engagement réel en faveur de la lutte anti-corruption consiste à mettre au point un plan d’action qui renforce constitutionnellement les institutions chargées de combattre la corruption. La meilleure façon de préserver un tel organisme de toute pression extérieure et politique est de lui faire rendre des comptes au Parlement et non à l’exécutif, notamment aux Chefs d’état.

Amadou Diallo



17/06/2011
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