Conscience Nègre

Conscience Nègre

Césaire entre négritude et marxisme

CESAIRE ENTRE NEGRITUDE ET MARXISME

 Né en 1913 à Basse Pointe en Martinique, CÉSAIRE Aimé, Fernand, David, de son nom complet, est décédé le 17 avril 2008 à Fort-de-France. Après ses études secondaires au lycée Victor Schoelcher de Fort-de-France, il fréquente à Paris, en tant que boursier de l’Etat français, le lycée Louis-le-Grand en classe préparatoire littéraire, aux Ecoles Normales Supérieures. C’est là qu’il rencontre Léopold Sédar Senghor, avec qui il noue une amitié qui durera jusqu'à la mort de ce dernier. Après l'École Normale Supérieure qu’il intègre en 1935, Aimé Césaire, devenu Agrégé de Lettres, rentre en Martinique en 1939, pour enseigner au Lycée Schœlcher. La situation martiniquaise à la fin des années 30 est celle d'un pays en proie à une aliénation culturelle profonde, les élites privilégiant avant tout les références arrivant de la France. C'est en réaction contre cette situation que Césaire, épaulé par d'autres intellectuels martiniquais comme René Ménil, Georges Gratiant et Aristide Maugée, fonde en 1941 la Revue Tropiques dont le projet est la réappropriation par les Martiniquais de leur patrimoine culturel. En effet, dès son enfance Césaire est confronté à la misère de la population rurale d’une île profondément saignée à blanc par deux siècles d’esclavage et qui avait alors le statut de colonie. Cette situation le conduisit naturellement à une prise de conscience des difficultés dans lesquelles vivait son peuple et sera déterminant plus tard dans son activisme politique notamment au sein du Parti Communiste Français (PCF). Il est alors candidat du Parti et est élu conseiller municipal et maire de Fort-de-France, mandat qu’il assumera pendant 56 ans (1945 – 2001) et ensuite député de la Martinique pendant 48 ans (1945 – 1993). Mais, c'est à l'issue de la seconde guerre mondiale que commence la carrière politique proprement dite d'Aimé Césaire. Son action poétique est indissociable de son action politique. S'il adhère au Parti communiste en 1945, Césaire ne sera jamais son instrument docile. Il se servira du marxisme comme d'un levier pour soulever et bousculer le bloc des colons et leurs suppôts : les békés. Par la suite, Aimé Césaire va rompre avec le PCF en 1956 de manière fracassante dans sa fameuse Lettre à Maurice Thorez, secrétaire général du PCF. Il s'inscrit alors au Parti du regroupement africain (PRA) qui se réclamait du fédéralisme en Afrique au côté de Senghor, Mamadou Dia, Nazi Boni, etc., avant de fonder deux ans plus tard le Parti progressiste martiniquais (PPM). Pour les intellectuels africains, Césaire reste le porte-parole de tous les opprimés à cause de la justesse de sa parole, le « Discours sur le colonialisme » n'est pas seulement un cri du cœur. Il ne se limite pas au symbole de la révolte et du dégoût devant la bêtise et l'injustice. C'est surtout une étude méthodique des rouages de la colonisation. Sa pensée se nourrit à trois sources : la philosophie des lumières, la négritude et le marxisme.

 

 

EMERGENCE ET CONTENU DU CONCEPT DE NEGRITUDE

La rencontre des intellectuels « francophones » d’Afrique noire (Léopold Sedar Senghor, Birago Diop, Alioune Diop, Rabemanajara, etc.) avec ceux de la diaspora (Aimé Césaire, Léon G. Damas, Sainville, etc.) au cours des années trente a transformé l’idéologie politique panafricaine en un mouvement essentiellement littéraire : la négritude qui peut être considérée comme une expression littéraire du panafricanisme, c’est à dire un panafricanisme culturel. Inventé par Aimé Césaire (On peut même faire remonter l’origine de la négritude à Réné Maran avec son roman « Batouala », déjà intitulé « véritable roman nègre ») mais surtout commercialisée par Senghor, le terme, selon Mongo Beti peut se définir « comme la conscience que prend le noir de son statut dans le monde et la révolte dont cette prise de conscience imprègne son expression artistique et ses aspirations politiques (…) c’est l’image que le noir se construit de lui-même en réplique à l’image qui s’est édifiée de lui, sans lui donc contre lui, dans l’esprit des peuples à peau claire …[1] ».

Cependant, le concept de négritude a toute une histoire. En effet, dès septembre 1934, Césaire fonde, avec d'autres étudiants des Antilles, de Guyane et d’Afrique (Léon Gontran Damas, Guy Tirolien, Léopold Sédar Senghor et Birago Diop), le journal L'Étudiant noir. C'est dans les pages de cette revue qu'apparaîtra pour la première fois le terme de «Négritude». Ce concept, forgé par Aimé Césaire en réaction à l'oppression culturelle du système colonial français, vise à rejeter, d'une part, le projet français d'assimilation culturelle et, d'autre part, la dévalorisation de l'Afrique et de sa culture par le racisme issu de l'idéologie colonialiste. Construit contre le projet colonial français, le projet de la négritude est plus culturel que politique. Il s'agit, au delà d'une vision partisane et raciale du monde, d'un humanisme actif et concret, à destination des tous les opprimés de la planète. Césaire déclare en effet : « Je suis de la race de ceux qu'on opprime ». Au contact des jeunes africains étudiant à Paris, Aimé Césaire et son ami guyanais Léon Gontran Damas, qu’il connaît depuis la Martinique, découvrent progressivement une part refoulée de leur identité, la composante africaine, victime de l'aliénation culturelle caractérisant les sociétés coloniales de Martinique et de Guyane. Cette ambiance sera propice à la rédaction de son chef d'oeuvre, le Cahier d'un Retour au Pays Natal qu’il commence en 1936 et achève en 1938. Définissant la négritude lors d’un congrès à Miami, Césaire dira : « La Négritude résulte d’une attitude active et offensive de l’esprit. Elle est sursaut, et sursaut de dignité. Elle est refus, je veux dire refus de l’oppression. Elle est combat, c’est-à-dire combat contre l’inégalité. Elle est aussi révolte. Mais alors, me direz-vous, révolte contre quoi ? Je n’oublie pas que je suis ici dans un congrès culturel, que c’est ici, à Miami, que je choisis de le dire. Je crois que l’on peut dire, d’une manière générale, qu’historiquement la Négritude a été une forme de révolte d’abord contre le système mondial de la culture tel qu’il s’était constitué pendant les derniers siècles et qui se caractérise par un certain nombre de préjugés, de pré-supposés qui aboutissent à une très stricte hiérarchie. Autrement dit, la Négritude a été une révolte contre ce que j’appellerai le réductionnisme européen. Je veux parler de ce système de pensée ou plutôt de l’instinctive tendance d’une civilisation éminente et prestigieuse à abuser de son prestige même pour faire le vide autour d’elle en ramenant abusivement la notion d’universel, chère à Léopold Sédar Senghor, à ses propres dimensions, autrement dit à penser l’universel à partir de ses seuls postulats et à travers ses catégories propres. On voit et on n’a que trop vu les conséquences que cela entraîne : couper l’homme de lui-même, couper l’homme de ses racines, couper l’homme de l’univers, couper l’homme de l’humain, et l’isoler, en définitive, dans un orgueil suicidaire, sinon dans une forme rationnelle et scientifique de la barbarie... ».

Senghor et Césaire n'avaient pas toujours la même conception de la négritude même s’ils se rejoignaient sur le fond. Le premier la définissait comme « l'ensemble des valeurs économiques et politiques, intellectuelles et morales, artistiques et sociales, des peuples d'Afrique noire et de leur diaspora ». Le second, lui, voyait dans la négritude « la reconnaissance du fait d'être noir et l'acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture ». Césaire lui-même donnait cette explication : « C'est deux conditionnements différents mais en réalité il s'agit bel et bien de la même négritude. Il est tout à fait évident que la négritude d'un Antillais à la reconquête de son être ne peut pas être exactement la même que la négritude d'un Africain qui n'a jamais douté de son être. Il y a chez les Antillais une angoisse qui n'est pas une angoisse africaine. Senghor n'a jamais douté. Il n'a jamais été déchiré. Il était l'Afrique telle qu'en elle-même avec sa noblesse, sa dignité, son histoire, son humanité, sa sagesse et sa philosophie. Et je pourrais presque dire que m'apportant cela, il m'apportait aussi la clé de moi-même ».

Du reste, l'amitié entre Senghor et Césaire n'empêchait pas les disputes parfois rudes entre les deux hommes sur le plan politique. « Césaire était très sévère avec son ami, mais Senghor lui a toujours donné l'absolution », explique Denise Wiltord, la sœur du poète martiniquais qui a assisté à leurs querelles. Césaire, sourcilleux sur la question des droits de l'homme, ira même jusqu'à signer une pétition pour exiger la libération du premier ministre sénégalais Mamadou Dia, emprisonné en 1962 pour avoir fomenté un coup d'état contre Senghor.

A Paris, Césaire côtoie aussi d'autres intellectuels africains qui lui apprennent sur lui-même. C'est le cas de [2]l'historien Cheikh Anta Diop qu'il rencontre fréquemment au quartier latin et qui fera scandale avec Nations nègres et cultures, son livre sur l'antériorité négro-africaine de la civilisation égyptienne. L'écrivain martiniquais sera d'ailleurs l'un des rares, sinon le seul, à le soutenir et à plébisciter « le livre le plus audacieux qu'un nègre ait jamais écrit », en 1955, dans son « Discours sur le Colonialisme ». Tellement audacieux que très peu d’intellectuels africains, à l’époque, oseront le soutenir ouvertement ou suivre sa voie. Dans la préface à l’édition de 1979, Cheikh Anta Diop soulignera cette réalité et rendra hommage à Césaire en précisant que : « Aimé Césaire : après avoir lu, en une nuit, toute la première partie de l’ouvrage fit le tour du Paris progressiste de l’époque, en quête de spécialistes disposés à défendre, avec lui, le nouveau livre, mais en vain ! Ce fut le vide autour de lui ». Césaire considérait Cheikh Anta Diop comme un véritable pionnier. « C'est un homme qui compte incontestablement dans le grand mouvement de réveil de la culture noire et de la culture africaine. Son livre est essentiel. Il concerne non seulement l'Afrique mais aussi sa diaspora. Cheick Anta Diop a contribué a donné à l'Afrique son passé et en redonnant à l'Afrique son passé, il a redonné peut-être son passé à l'humanité ». A ce niveau, les deux hommes se rejoignent totalement car tout comme Cheick Anta Diop, Aimé Césaire a apporté une inestimable contribution à la conscientisation des Peuples noirs dans la lutte de libération et notamment à travers son ouvrage « Discours sur le colonialisme » paru aux éditions Réclame en 1950, puis à Présence africaine en 1955. Cet ouvrage restera le bréviaire philosophique de toutes les générations qui luttent pour la libération et la dignité de l’Homme noir, jusqu’ici opprimé et méprisé à travers le monde.

L’homme politique, le révolutionnaire communiste, l’écrivain martiniquais engagé, Aimé Césaire, a lutté pour la libération des Peuples et en particulier des Peuples noirs par la conscientisation de l’identité de l’Homme noir à travers la notion de « Négritude » face à la civilisation occidentale prétendue « supérieure » et qui devrait « civiliser » les sauvages nègres des colonies. La « négritude » s’était alors propagée dans les pays colonisés, en Afrique, dans les Caraïbes, et au delà chez les militants noirs africains américains en lutte pour les droits civiques. Son message avait fini par prendre un caractère universel. La quintessence de la philosophie de sa lutte politique ressort de cet extrait de son ouvrage « Discours sur le colonialisme » : « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viet Nam une tête coupée et un oeil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et interrogés, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent... »2.

CESAIRE FACE AU MARXISME

Le marxisme-léninisme est un système scientifique d’idées philosophiques, économiques et socio-politiques créé par Karl Marx et Freidrich Engels et développé, ensuite, par Vladimir Illitch Lénine dans un contexte historique nouveau. Pour le marxisme, la lutte de classe est le moteur de l’histoire et le projet de révolution socialiste et de réalisation du communisme s’inscrit dans cette perspective. Libérer la société tout entière de l'exploitation et de l'aliénation capitalistes et dépasser toute société de domination : tel était, il y a plus de cent cinquante ans maintenant, l'objectif assigné à la classe ouvrière par le Karl Marx dans le « Manifeste ». Mais, l’évolution de la situation politique en URSS, notamment sous Staline, avec les errements et les exactions qui s’en sont suivis, ont montré les insuffisances de cette doctrine et ont transformé, comme l’a souligné Césaire, « en cauchemar ce que l’humanité a pendant longtemps caressé comme un rêve : le socialisme ». Tirant leçon du fait que cette doctrine ne répondait plus aux exigences de la lutte pour un changement radical et qualitatif en Afrique et dans le monde, Césaire, en 1956, quelques mois seulement après le «rapport Khrouchtchev» et suite à l’intervention soviétique en Hongrie, adressa sa lettre de démission à Maurice Thorez alors secrétaire général du Parti communiste Français où il concluait ainsi : « Je crois en avoir assez dit pour faire comprendre que ce n’est ni le marxisme ni le communisme que je renie, que c’est l’usage que certains ont fait du marxisme et du communisme que je réprouve ».

Aimé Césaire, reprochait ainsi aux communistes français leur incapacité à sortir de leur idéal. Dans sa Lettre, il affirmait non seulement la différence de l'espace et du temps négro-africain, mais aussi insistait sur le fait que le marxisme doit être au service de l'humanité et non le contraire. Reconnaissant le droit à la différence et la nécessité pour le négro-africain de se déterminer personnellement, Césaire pense qu'il y a une inadaptation théorique du marxisme à l'Afrique, parce que cette philosophie s'est développée indépendamment de paramètres historiques spécifiquement africains. Il écrit : « Pour ma part, je crois que les peuples noirs sont riches d'énergie, de passion, qu'il ne leur manque ni rigueur, ni imagination ; mais que ces forces ne peuvent que s'étioler dans des organisations qui ne leur sont pas propres : faites pour eux, faites par eux et adaptées à des fins qu'eux seuls peuvent déterminer »[3]. L'assimilation apparaît pour Césaire comme un vice théorico-idéologique qui ne peut qu'enlever au marxisme son efficience historique pour l'Afrique. Il montre alors quel est le rôle et la place du marxisme dans l'histoire de l'humanité et donc en quoi le marxisme doit se mettre au service de l'homme et non le contraire, au risque de devenir lui aussi une théorie de l'exploitation de l'homme, toute chose contraire à son idéal, celui de l'émancipation du genre humain, et contraire aux malencontreux détournements dont cette philosophie est victime de la part de certains idéologues : « Ce que je veux, écrit Césaire, c'est que marxisme et communisme soient au service des peuples noirs, et non les peuples noirs au service du marxisme et du communisme. Que la doctrine et le mouvement soient faits pour les hommes, non les hommes pour la doctrine et le mouvement. Et bien entendu cela n'est pas valable pour les seuls communistes. Et si j'étais chrétien ou musulman, je dirais la même chose »[4].

« Lettre à Maurice Thorez » a eu un écho extraordinaire dans le milieu étudiant africain et de la diaspora. Il faut dire qu'à l'époque, le marxisme était la seule référence. Sans avoir suffisamment assimilé la philosophie de Marx, la plupart des intellectuels, notamment africains des années 50-60, se réclamaient du marxisme. Pour certains, l'Union soviétique qui symbolisait la perfection, ne pouvait faire d'erreur. Alors quel déchirement quand Aimé Césaire envoya sa lettre de démission à Maurice Thorez. Les étudiants africains les plus radicaux ne comprirent pas que celui-ci, vénéré pour son attitude anticoloniale, mais aussi pour son militantisme dans les rangs du Parti communiste français ait pu adopter une telle attitude. Plus tard, l'histoire donnera raison à Césaire car il avait compris assez tôt qu'on ne peut pas réaliser le rêve de l'humanité en écrasant la justice. Sans trahir sa pensée ni son style, il a choisi de dire son désaccord pour être en paix avec sa conscience pour mieux se sentir libre de contribuer son combat de toujours : aider ses semblables à garder confiance en eux pour se rendre maîtres de leur destin. En fait, la question qu’il se posait et qui se pose aujourd'hui encore est celle-ci : peut-on encore concevoir le communisme à la manière de Marx ? Ou, plus précisément, le socialisme peut-il encore être réalisé selon la vision et les prédictions de Marx, Engels, Lénine et Staline? Aimé Césaire, visionnaire avait déjà anticipé sur la question. Il se demandait s’il n’y avait pas d’autres voies et d’autres apports possibles pour enrichir le communisme? D’où cette proposition : « …il m’intéresserait aussi et plus encore, de voir éclore et s’épanouir la variété africaine du communisme. Il nous proposerait sans doute des variantes utiles, précieuses, originales et nos vieilles sagesses nuanceraient, j’en suis sûr, ou compléteraient bien des points de la doctrine[5] ». Son approche pour une autre vision du combat révolutionnaire pour la libération humaine est toujours d’actualité. Ainsi, au-delà de l’aspect stratégique même, la question de l’application du marxisme, notamment en ce qui concerne l’Afrique, pose d’autres problèmes sur le plan culturel comme idéologique. En effet, plusieurs philosophes et chercheurs, sans, a priori, rejeter l’approche marxiste, s’interrogent sérieusement sur la nature et le contenu du marxisme dont l’Afrique a besoin aujourd’hui. Sont de ceux-là, le Professeur Amady Aly Dieng. Sa réponse à cette question est claire et nette. En effet, il démontre que le temps de Marx et d'Engels n'est pas le temps de l’Afrique actuelle. De son point de vue, Marx et Engels ont fait la critique du capitalisme naissant en Europe du XIXe siècle. Or le contexte actuel de l'Afrique est celui d'une paysannerie misérable à cheval entre la production capitaliste et l'exploitation féodalo-esclavagiste. C'est l'Afrique de la situation néocoloniale dont l'histoire est dominée par des rapports à l'impérialisme et à son phénomène de mondialisation, rapports qui fondent son devenir sur des causes externes, toutes choses contraires aux principes théoriques et aux analyses de Marx et Engels (cf. Amady Aly Dieng, Hégel, Marx, Engels et les problèmes de l'Afrique noire, Ed. Sankoré, Dakar, 1978). Mieux encore, à partir de l’analyse de la dimension proprement historique du marxisme, il insiste sur la nature de son ouverture permanente : ouverture aux problèmes nouveaux de l'humanité, ouverture aux adaptations nouvelles : « Le marxisme est une science inachevée ; il demande à être enrichi à la lumière de données nouvelles de notre monde »[6]. Il s'agit d'une critique déjà présente chez Roger Garaudy qui précisait : « Le marxisme qui se veut l'héritier de toute la culture du passé ne saurait réduire cette culture aux traditions strictement occidentales de la philosophie classique allemande, de l'économie politique anglaise, du socialisme français, du rationalisme grec et du technicisme issu de la Renaissance. S'il le faisait, le marxisme deviendrait simplement occidental et certaines dimensions de l'homme lui échapperaient »[7].

Roger Garaudy dénonçait, ainsi, l'enfermement idéologique de ses camarades du parti communiste français et les invitait à l'ouverture par rapport aux principes du marxisme. Car, à son avis, «  il est de sa vocation universelle (du marxisme) de s'enraciner dans la culture de chaque peuple. Un Algérien de culture musulmane peut accéder au socialisme scientifique à partir d'autres voies que Hegel, Ricardo ou Saint Simon : il a eu son socialisme utopique avec le mouvement des Carmathes, sa tradition rationaliste et dialectique avec Averroès, son précurseur du matérialisme historique avec Ibn Khaldoun ; c'est sur ces traditions qu'il peut greffer le socialisme scientifique. Ce qui n'exclut pas qu'il intègre l'héritage de notre culture tout comme nous avons à intégrer le sien... Il ne s'agit nullement de renier ou d'abandonner la tradition rationaliste et technique au profit de l'irrationnel mais d'intégrer toutes les forces de vie à un rationalisme enrichi par ces apports, et de prendre, par connaissance d'autres attitudes fondamentales à l'égard de la vie, la distanciation critique nécessaire pour éviter de dogmatiser notre propre tradition »[8].

Conclusion 

Aujourd'hui à quelle échelle peut-on mesurer l'oeuvre d'Aimé Césaire ? Sûrement pas à l'aune de la seule théorie de la négritude. En effet, celle-ci déborde l'étroitesse conceptuelle et les ambiguïtés que la notion de négritude doit à ses origines anthropologiques. S'il faut célébrer Aimé Césaire, en compagnie de ses compagnons Léopold Sedar Senghor, Léon Gontran Damas, Alioune Diop, etc., on peut dire que leur grand mérite est d'avoir maintenu l'anthropologie de la négritude dans une perspective seulement esthétique et morale. C'est d'avoir évité de l'ériger en idéologie d'Etat ou en opération politique à caractère messianique. Leur sagesse aura permis à tous ceux qui se reconnaissaient dans leur parole de faire l'économie des erreurs commises par de nombreux dirigeants, en Afrique comme dans les Antilles et les Caraïbes, qui ont élaboré et mis en pratique des théories fumeuses sur l’authenticité, le retour aux sources, etc., qui participaient plus à l’aliénation et à l’abrutissement de leurs peuples plutôt qu’à leur prise de conscience et à leur émancipation. 

Concernant l’attitude d’Aimé Césaire par rapport au marxisme, on peut la qualifier de visionnaire, dans la mesure où, jusqu’à nos jours, cette question constitue une préoccupation qui interpelle beaucoup d’intellectuels en Afrique et à travers le monde. Elle les interpelle sur la nécessité, sinon même l’obligation, pour eux, d’assimiler les réalités politiques, économiques, sociales, culturelles et historiques de leurs sociétés pour prétendre travailler à la libération réelle de leurs peuples et au développement économique véritable de leurs pays. En effet, le développement économique d’un pays suppose nécessairement une option politique et une souveraineté politique. Mais ce qui est vrai de l’économique l’est aussi du social et du culturel. Le politique est nécessaire au culturel et au social comme l’époux à l’épouse car celui-ci ne peut se suffire à lui tout seul. Il s’appauvrirait, s’il ne se nourrissait de valeurs culturelles, sociales et historiques. Celles-ci embrassent toute la vocation de la personnalité d’un peuple, dans la spécificité de ses souffrances, de ses rêves et aspirations, de son génie. Ainsi définies, elles ne s’expriment puissamment que par l’acte politique et l’institution politique. Mieux, elles sont la substance intime à partir de laquelle s’élabore la pensée politique de tout un peuple. La mission principale d’une politique nationale est de protéger et de défendre le sens de la dignité humaine d’un peuple. Ce sens s’illustre dans la culture nationale. Une politique se dessècherait et se réduirait à une multiplicité de manœuvres purement techniques, si elle ne s’appliquait pas à assumer, définir et traduire le patrimoine culturelle et sociale du peuple dans le contexte des équilibres et de l’évolution du monde. Le vrai leader politique est celui qui, issu du peuple, en a partagé la vie intime, les drames, les rêves, les aspirations et qui les traduit et défend adéquatement dans le langage de la vie moderne. C’est ce qu’avait si bien compris Aimé Césaire et qui l’amènera à rompre avec ses camarades du PCF.



[1] Mongo Beti ; Tobner Odile. 1989. Dictionnaire de la négritude. Paris : L’Harmattan, 245 p

[2] Césaire, Aimé. Discours sur le colonialisme. Paris : Présence africaine, 1955. p 9-10

[3] Aimé Césaire. Lettre à Maurice Thorez (3è édition). Paris : Présence Africaine, 1956

[4] Aimé Césaire. Op. Cit.

[5] Aimé Césaire. Op. Cit

[6] Amady Aly Dieng. Op. Cit.

[7] Roger Garaudy, Marxisme du 20e siècle, Ed. La Palatine, Paris-Genève, 1966

[8] Roger Garaudy. Marxisme du 20e siècle. Paris/Genève : Ed. La Palatine, 1966



25/05/2011
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