Conscience Nègre

Conscience Nègre

Du rôle de la culture

DU ROLE DE LA CULTURE ET DE L’EDUCATION DANS L’EMANCIPATION ET LE DEVELOPPEMENT DE L’AFRIQUE

 

La culture entendue comme ensemble des phénomènes sociaux (religieux, moraux, esthétiques, scientifiques, techniques) commun à un groupe social est devenue à la fois une préoccupation et une activité majeures au sein des sociétés. La revendication du droit à la culture ainsi que la promotion de la diversité culturelle progressent en Afrique, à la suite des autres droits humains. Parallèlement, s’expriment, à mots de moins en moins couverts, les frustrations légitimes des citoyennes et des citoyens devant la crainte de perdre leurs références culturelles. Ce mouvement s’inscrit en réaction à la mondialisation de l’économie et à la globalisation des marchés. L’école, plus que jamais, lieu de choc des cultures et d’échanges inévitables, constitue une composante importante dans la transmission et la mise en œuvre des savoirs et des cultures, d’où l’importance de l’éducation qui demeure un vecteur dominant dans la construction d’une culture. Mais, à l’instar de tous les autres secteurs, la culture se mondialise, entraînant le risque de perdre la richesse de la diversité culturelle dans le monde actuel. L’école est ainsi progressivement dépossédée de sa propre culture et sommée d’emprunter celle de l’entreprise. Les nouveaux marchands du savoir, arpentant la ligne tracée depuis l’époque coloniale, lorgnent l’école, y voyant là une magnifique courroie de transmission de leurs valeurs et de leurs produits. Du coup, l’éducation et les systèmes éducatifs, dont la mission est à la fois de transmettre un patrimoine culturel et de préparer à la construction de l’avenir, sont au cœur des débats et des enjeux stratégiques. De cela découle la nécessité pour les africains, particulièrement les intellectuels et les élites, de procéder à une véritable rupture idéologique et culturelle d’avec leur passé occidental et leur complexes actuels afin de se forger une solide identité nationale, condition incontournable pour se mettre au service de leurs peuples ainsi qu’au service des valeurs et des civilisations de leurs sociétés.

 

De la nécessité d’une rupture idéologique et culturelle  


Depuis 1960, l'Afrique noire semble plongée dans la confusion sur le plan intellectuel et se trouve dans l’incapacité d'opérer une rupture pourtant incontournable entre le diplômé et l'intellectuel, entre la recherche de la consécration occidentale et l'intégration profonde au sein des sociétés indigènes. Les africains ont tout intérêt à renouer le cordon ombilical avec les racines de leur civilisation. S'ils le font, les complexes accumulés par la trop longue habitude de se découvrir seulement à travers ce que l'Occident leur offre comme image d'eux mêmes tomberont enfin. C’est ce qui a conduit le professeur Guissou L. Basile à s’exprimer ainsi : « Depuis 40 ans, c'est l'aventure ambiguë que vit les tenants des savoirs dits modernes au sein des sociétés africaines où, pourtant, il faut trancher entre être ou ne pas être (To be or not to be), subir ou s'assumer. Les exemples et les expériences de toutes les nouvelles puissances émergeantes d'Asie et d'ailleurs le montrent. Les dragons de l'Asie, la Chine de Pékin ou l'Inde sont tous des pays qui ont d'abord pu résoudre scientifiquement la question identitaire au niveau de l'élite. Ils ont su et ont pu rompre d'abord et surtout avec l'impérialisme linguistique et culturel qui constitue la prison intellectuelle par excellence. Concernant les langues internationales, il est évident qu'il ne peut pas être question de supprimer leur usage là ou cela est indispensable. Officialiser l'usage des langues nationales ne veut pas dire élimination des langues étrangères comme l'anglais et le français. Mais, pour conjuguer harmonieusement savoirs et sociétés au bénéfice du progrès économique et social en Afrique, l'officialisation de l'usage des langues nationales dans tous les secteurs publics est une condition indispensable. La langue française ne peut pas servir à promouvoir la culture, la civilisation, la science et la technique des sociétés burkinabé par des intellectuels burkinabé. La langue française fait la promotion de la francophonie qui demeure limitée à l'histoire de la présence française au Burkina. La promotion sociale et économique de notre culture passera nécessairement par l'officialisation de nos langues »[1]. Le célèbre linguiste américain Le Page ne dit pas autre chose en affirmant : « quand la langue du gouvernement et de la loi diffère de celle des masses populaires, les plans de développement économique, agricole et industriel sont difficiles à élaborer et encore plus difficiles à mettre en œuvre parce que la recherche de base se trouve handicapée par la barrière de la langue ». Cette question constitue un handicap majeur pour la plupart des pays d’Afrique sub-saharienne catégorisés en francophones, anglophones et lusophones. Cela, d’autant plus que c’est la langue qui structure la pensée et forge notre personnalité. Malheureusement, les élites et les dirigeants africains ont souvent négligé les problèmes culturels et linguistiques ainsi que les faits de civilisation propres aux Négro-Africains dans leurs démarches pour proposer des alternatives crédibles et fonctionnelles au développement de l’Afrique.

La dimension identitaire et culturelle du développement en Afrique

Cette importante question les interpelle sur la nécessité d’assimiler, les langues, la culture et l’histoire de leurs sociétés pour prétendre travailler à la libération réelle de leurs peuples au lieu de s’épuiser à soutenir et à valoriser des causes et des structures étrangères à leur culture comme celles de la francophonie. Avec ce « machin là », il est évident que l’on ne saurait parler d’une quelconque renaissance de la culture africaine. Bien au contraire, il vise à créer et maintenir un climat d’aliénation extrêmement poussé à même de maintenir et pérenniser la domination et l’exploitation par l’occident. Michel Roussin, ancien ministre français de la coopération, confirmait cela très clairement et sans fard, devant la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française en ces termes : « Par la francophonie notre rayonnement et notre influence dépassent très largement nos intérêts strictement mercantiles. Aucune puissance ne peut aujourd’hui remplacer la France en Afrique »[2].

Malheureusement, les élites et les intellectuels africains qui étaient conscients de cette question et qui l’avaient indexé depuis bien longtemps n’ont pas été suivi dans leurs idées et leurs initiatives pour arracher le continent de cette forme subtile mais efficacement dangereuse de domination et d’assujettissement. Déjà, la génération des Cheikh Anta Diop avait fortement attiré l’attention des élites et des dirigeants africains sur le fait que l’émancipation du continent n’était viable qu’en accordant une grande priorité aux problèmes culturels, de langues, d’histoire et de civilisation. Joignant l’acte à la parole, le Professeur Cheikh Anta DIOP a même traduit toute la théorie de la relativité d'Einstein en woolof depuis les années 1960, tout en démontrant la parenté génétique de l'égyptien pharaonique et des langues négro-africaines.

Par la suite, la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), à son 19e congrès tenu en décembre 1966, interpellait les étudiants et les intellectuels progressistes africains à l’intégration aux masses populaires afin de s’imprégner davantage de leurs traditions, de leurs langues et de leurs cultures, pour mieux les assimiler et se les approprier afin de s’arracher définitivement de la condition d’une « élite culturellement destructurée », de « blanc-noir » que l’école et l’éducation coloniales avaient pour mission de façonner chez les africains, comme l’illustre, très précisément, la circulaire du gouverneur Chaudié, daté du 22 juin 1897 et relative au fonctionnement des écoles des pays de protectorats qui précisait : « .... l’école est, en effet, le moyen le plus sûr qu’une mission civilisatrice ait d’acquérir à ses idées les populations encore primitives et de les élever graduellement jusqu'à elle. L’école est en un mot, l’élément de progrès par excellence. C’est aussi l’élément de propagande de la cause et de la langue française le plus certain dont le gouvernement puisse disposer. Ce ne sont pas, en effet, les vieillards imbus des préjugés anciens, ce ne sont même pas les hommes faits, pliés déjà à d’autres coutumes, que nous pouvons espérer convertir à nos principes de morale, à nos règles de droit, à nos usages nationaux. Pour accomplir avec succès cette œuvre de transformation, c’est aux jeunes qu’il faut s’adresser, c’est l’esprit de la jeunesse qu’il faut pénétrer et c’est par l’école, l’école seule, que nous y arriverons »[3]. L’appropriation par les élites africaines de leur patrimoine culturel pose la nécessité, pour elles, de jauger, de confronter leur éducation et leur culture, surtout celles reçues à l’école du blanc, ainsi que leur vision de l’avenir de leurs pays à l’aune des valeurs et des espérances de leurs sociétés respectives. Cabral, cette grande figure de la lutte de libération africaine, a insisté sur le rôle et l’importance de l’assimilation de la culture nationale dans la lutte des peuples pour leur émancipation avec cette belle image : « Comme il arrive avec la fleur dans une plante, c’est dans la culture que réside la capacité (ou la responsabilité) de l’élaboration et de la fécondation du germe qui assure la continuité de l’histoire en assurant, en même temps, les perspectives de l’évolution et du progrès de la société en question. On comprend pourquoi la pratique de la domination impérialiste, comme de toute autre domination étrangère, exige, comme facteur de sécurité, l’oppression culturelle et la tentative de liquidation, directe ou indirecte, des données essentielles de la culture du peuple dominé »[4]. Dans le même ordre d’idée, le Professeur Joseph Ki Zerbo, dans son ouvrage intitulé «Eduquer ou périr » résume ainsi cette question : «.... l’éducation n’est pas un simple exercice technique de vases communicants consistant à transvaser des connaissances comme on transfère les technologies du Nord. C’est un processus d’accouchement d’une nouvelle société à partir de l’ancienne (....) l’éducation nouvelle repose sur un corps de principes et d’idéaux qui sont ancrés dans des valeurs, lesquelles sont stimulées à leur tour par une éducation génératrice d’attitudes, de comportements, mais surtout d’une conscience d’être. Or, la conscience de nombreux africains, pris dans une tempête d’une transition trop dure, est en panne sèche. Quel carburant relancera ce moteur ? Tel ou tel intellectuel ironise sur les valeurs. Au nom de quelles autres valeurs ? (...) Il n’y a pas de vie sociale sans valeurs sous-jacentes, généralement inculquées par l’éducation au sens large du terme »[5]. Cette analyse montre, on ne peut mieux, le rôle primordial de la culture et de l’éducation dans la libération et le développement social, politique et économique des pays africains. C’est donc là un travail vital et gigantesque qui se dresse devant l’Afrique. Son point nodal étant la question de la langue qui est une question fort complexe et incontournable mais dont les difficultés ne doivent pas être occultées car « accepter la mort des langues, c’est aller au suicide culturel ».

Au Burkina Faso, l'Institut des Sciences des Sociétés ( INSS) du CNRST se bat depuis 1981, dans l'indifférence ou l'hostilité ouverte de nombreux cadres diplômés burkinabé, pour affirmer que le développement du pays passera par l'officialisation des langues nationales ou alors il n'y aura jamais développement. Il n’est donc pas étonnant que la carte linguistique du Burkina publiée depuis 1981 par l'INSS et qui permet en un coup d'œil de voir et de  localiser toutes les langues parlées au Faso sur la carte du Burkina, n'est toujours pas affichée dans une seule classe d'école primaire ou secondaire du pays. Nul ne veut en parler ou s'en procurer parce que pour beaucoup d’intellectuels (disons plutôt diplômés) le vrai savoir est en France ou en Amérique, et ne s'acquiert qu'en français ou en anglais. Par contre, il est effrayant d’apprendre qu’au Burkina Faso, selon une enquête menée en 2000 par deux universitaires (Barreteau, D et Yaro, A et portant sur la scolarité et le niveau de compétence en français au Burkina Faso) il n’y avait que 113 335 burkinabé sur 12 millions qui possédaient un niveau de maîtrise de la langue française, équivalent et supérieur au BEPC. Cela représente 01,09% de la population.

En définitive, l’histoire donne amplement raison au professeur Cheikh Anta Diop qui a été, le premier, dans les années 50, à soutenir et à défendre avec fermeté que, dans la perspective de la libération des peuples africains, les questions culturelles et linguistiques constituaient des données d’une importance fondamentale et incontournable car de leurs maîtrises par les élites africaines ainsi que de la qualité des valeurs contenues dans l’éducation et l’enseignement qui seront donnés aux générations futures dépendra, pour l’essentiel, le rattrapage des nombreux retards accumulés par nos pays. Le constat suivant du Professeur Guissou est, encore une fois, d’une justesse indiscutable. Il nous faut donc nous ressourcer dans les eaux pures de nos traditions et de notre civilisation pour mieux affronter le monde actuel car les savoirs endogènes et traditionnels qui doivent contribuer à une réelle maîtrise de notre milieu et de notre environnement afin d’extraire nos populations de leur très grande misère se volatilisent et s’étiolent lentement mais sûrement. Il est « plus que » temps que l’on travaille intensément à conserver et à réhabiliter ces savoirs enfouis dans notre patrimoine culturel, scientifique et technique car comme le disait si magnifiquement Tierno Bokar Tall, le Sage de Bandiagara et éminent maître du grand savant Amadou Hampâté Ba : « Le savoir est une lumière qui est en l’homme. Il est l’héritage de tout ce que les ancêtres ont pu connaître et qu’ils ont transmis en germe, tout comme le baobab est contenu en puissance dans sa graine »[6].



[1] Basile L. Guissou. Communication au forum sur les langues nationales du Burkina Faso. Ouagadougou, 23-25 juin 2004

[2] cf. Lettre ouverte aux chefs d’état  africains de la Fondation Afrique Unie, In : Le Pays, n°3209 du 14 septembre 2004. p.18

[3] Turcotte, D, Lois  règlements et textes administratifs sur l’usage des langues en Afrique occidentale française (1826-1959). cité par Basile L. Guissou. Communication au forum sur les langues nationales du Burkina Faso. Ouagadougou, 23-25 juin 2004. p.3

[4] Amilcar Cabral. L’arme de la théorie. Paris, Maspéro, 1975. pp 321-322

[5] Ki Zerbo Joseph. « Eduquer ou Périr », Paris : Harmattan/Unicef/Unesco, 1990. p 114

[6] Amadou Hampâté Ba. Le sage de Bandiagara. Paris : Le Seuil, 1980.



30/04/2011
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