Conscience Nègre

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« Joseph KI-ZERBO, itinéraire d'un intellectuel africain au XXème siècle »

Notes de lecture : « Joseph KI-ZERBO, itinéraire d'un intellectuel africain au XXème siècle » (L'Harmattan 2007- 196 pages) de Florian PAJOT

 Par Amady Aly Dieng

 

Sur les sentiers du développement endogène

Le récit de vie de feu Joseph Ki-Zerbo promène le lecteur sur les sentiers de l'Afrique du XXe siècle, coloniale puis indépendante, qui a vu se battre un de ses plus illustres représentants pour son émancipation. Il révèle le parcours d'un homme au service d'une cause : le développement d'un continent qu'il considère comme meurtri et non reconnu à sa juste valeur. Ses combats : la réhabilitation du passé de son continent, son indépendance historique et politique, son développement par des initiatives endogènes ont guidé une vie militante, riche et engagée.

Témoin des grandes questions de son temps, celles d'une Afrique en mutation constante et luttant pour son avenir, Joseph Ki-Zerbo représente la génération d'intellectuels et leaders africains du XXe siècle, qui laisseront une empreinte indélébile à l'instar des Senghor, Lumumba et autres Kwamé Nkrumah.

La biographie de Florian Pajot, titulaire d'une maîtrise d'histoire contemporaine (Université de Toulouse le Mirail) et d'un Master de sciences politiques, autre manière d'écrire l'histoire, veut ainsi présenter le parcours d'un homme d'histoire, épris d'un goût immodéré de l'exercice politique et dévoué pour l'essor d'un continent trop souvent relégué à la périphérie de l'humanité. Puisse-t-elle, en tant que travail pionnier sur le personnage, ravir le passionné et servir de matrice aux futurs chercheurs.

Joseph Ki-Zerbo est né le 21 juin 1922, à Toma, village du cercle de Tougan, en Haute Volta. Originaire de l'ethnie san, Joseph Ki-Zerbo est un Samo ou Samogo d'après la dénomination par les peuples voisins, San-Mogo, mogo signifiant homme en bambara. Le groupe san peut être rattaché au groupe mandingue. Dans la langue des Samos, le Ki-Zerbo signifie éclaireur, guide. Son père Alfred Diban Ki-Zerbo est né vers 1875 à Da. Il est le premier chretien de Haute-Volta. Il est envoyé pour fonder la première Eglise de Haute-Volta, à Koupéla. Il a vécu longtemps. Son existence est couronnée, en 1975, par une visite à Rome, symbole de l'Eglise catholique. Son fils Joseph organise le voyage et obtient même un rendez-vous avec le Pape Paul VI.

Le jeune Joseph Ki-Zerbo a passé ses premières années à Toma dans ce village où il s'adonne aux activités de la brousse africaine, cueillette, pêche, garde du troupeau familial. A l'âge de onze ans, il est sélectionné pour l'école missionnaire des Pères Blancs, celle même fondée par son père, où il reste jusqu'en 1940, à l'âge de dix-huit ans. Il part à Dakar au début des années 1940. Il doit trouver des petits boulots pour vivre et mener à bien son voeu le plus cher : poursuivre ses études. Il est ainsi employé aux chemins de fer de Dakar ou encore moniteur dans une école primaire puis instituteur dans une école normale. L'année 1947 le voit participer à la fondation du journal Afrique Nouvelle pour lequel il écrit quelques articles. Cet hebdomadaire est édité par les missions catholiques de l'Afrique Occidentale Française et dirigé par le Père Paternot. J. Ki- Zerbo signe un article dans le premier numéro publié le 15 juin 1947. Il y exprime, sous le titre 'Afrique Nouvelle', un farouche sentiment anti-colonialiste.

Joseph Ki-Zerbo profite de son séjour à Dakar pour passer avec succès l'examen du brevet élémentaire. Il décide l'année suivante de préparer le baccalauréat en tant que candidat libre. C'est à Bamako en 1949 qu'il obtient le baccalauréat avec la mention assez bien. L'épisode de Bamako mérite une attention particulière. C'est en effet là que J. Ki- Zerbo rencontre Jacqueline Coulibaly, sa future femme et fille du leader syndical intrépide Lazare Coulibaly. J. Ki- Zerbo prépare le baccalauréat en étant surveillant au lycée Terrasson de Fougères. Joseph et Jacqueline se marient le 20 décembre 1956 à Paris. Ils sont les parents de cinq enfants, trois garçons et deux filles.

Joseph Ki-Zerbo passe sa licence à la Sorbonne en 1952. Il est admis à l'I.E.P, Institut d'Etudes Politiques en 1952. Il soutient son diplôme d'études supérieures d'histoire Sur la pénétration française dans les territoires de la Haute Volta, en 1953. L'année suivante, il sort diplômé de l'I.E.P de Paris.

Il réussit au concours d'agrégation d'histoire en 1956 devenant ainsi le premier Africain agrégé dans cette discipline. En parallèle pendant les deux années de préparations du concours, il enseigne respectivement à Fontainebleau et au Lycée Buffon de Paris.

L'auteur examine le microcosme Africain des années 1950 où évolue J-Ki-Zerbo qui exprime un point de vue évolutif sur le concept de Négritude. Il veut dépasser le terme de Négritude en présentant l'idée d'authenticité, 'L'authenticité est plus ouverte que la négritude parce que sans référence à la race, elle semble aussi plus jeune que la négritude ( ) et en constitue la matrice'. J-Ki-Zerbo se retrouve dans le microcosme africain très actif sur les fronts politique, associatif et culturel. Il choisit alors sa voie, celle de la contestation ouverte contre la politique coloniale de la France. L'Union des étudiants catholiques Africains, Malgaches et Antillais (Ueca) est fondé par Joseph Ki Zerbo. Ce dernier est membre fondateur et premier président de l'Association des étudiants Voltaïques en France (Aevf) qui est une section territoriale de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (Feanf) créée à Toulouse en 1950. Il déclare dans son dernier ouvrage : 'Pendant cette période, j'étais immergé dans un milieu où l'idéologie marxiste prévalait nettement'. C'est pourquoi il fonda en 1958 avec son ami le Dahoméen Albert Tevodjeré le Mouvement de libération nationale (Mln) qui constitue un contre-pied à la mouvance estudiantine marxiste-léniniste incarnée par le Parti Africain de l'Indépendance (Pai), créé en 1957 et très présente au sein du bureau toulousain de la Feanf. J. Ki-Zerbo prend alors nettement ses distances avec le radicalisme d'extrême gauche de la fédération. Le bureau du Mln fait paraître le 25 août 1958 simultanément à Paris et à Dakar le manifeste du nouveau mouvement. Cette brochure s'intitule : 'Libérons l'Afrique' et s'articule en trois points : 'Indépendance nationale, Etats-Unis d'Afrique, Socialisme africain'.

Ses contributions dans la revue Présence Africaine sont fréquentes- par exemple dans le numéro treize, il signe l'éditorial intitulé 'Les responsabilités estudiantines'. Dans cet écrit, il considère que sa génération est investie d'une mission : mettre à profit l'expérience acquise en France pour aider leur contrée d'origine. Toujours dans la revue Présence Africaine, J Ki-Zerbo poursuit son dessein d'intellectuel avec des articles comme 'Histoire et conscience nègre'. Dans sa jeunesse militante, J. Ki-Zerbo est séduit par le charisme et l'action de Nkrumah, figure de l'indépendance de la colonie anglaise de Gold-Coast, aujourd'hui Ghana. Les propos de J. Ki-Zerbo sont dithyrambiques à son égard. Il est séduit par l'action de cet homme et il écrit en juillet 1954 dans la revue Tam-Tam un article intitulé 'Kwamé Nkrumah, un pilote'. Il salue l'indépendance du Ghana par un article dans le numéro douze de Présence Africaine.

Joseph Ki-Zerbo décide d'aller servir la Guinée avec d'autres 'volontaires', professeurs, chercheurs, scientifiques. En 1959, après avoir mis en place des bases solides en Guinée, il décide de rentrer en Haute-Volta. Sa mission se trouve incontestablement dans sa contrée d'origine qui est devenue indépendante, elle aussi.

De 1958 à 1995, il se présente comme l'éternel opposant politique. Le militantisme politique tient une importance primordiale dans la carrière de Joseph Ki-Zerbo. Les dix premières années de la Haute-Volta indépendante donnent lieu aux débuts politiques du Mln. Très vite la difficulté d'exister face au pouvoir conduit le 'Professeur' à s'illustrer sur la scène de la contestation populaire. Il doit composer avec le règne sans partage de Maurice Yaméogo qui se livre à une véritable chasse aux sorciers. Le Mln évolue dans la clandestinité totale'. Les différentes formations politiques et syndicales du pays outrepassent l'interdiction de tout regroupement. Les syndicats organisent un meeting le 31 décembre 1955 à la bourse du travail. Un appel à la grève générale pour le 3 janvier 1966 est lancé. Le 3 janvier venu, plusieurs milliers de manifestants s'ébranlent dans les rues de Ouagadougou. Les élèves du lycée Zinda Kaboré sont fortement influencés par le professeur Joseph Ki-Zerbo qui y a enseigné, mais également des élèves du Cours normal des jeunes-filles où exerce Madame Jacqueline Ki-zerbo se joignent aux manifestants. On entrevoit ainsi le rôle de J.Ki-Zerbo dans ce soulèvement populaire, fortement aidé par sa femme.

Répondant aux cris des manifestants, J.Ki-zerbo en tête se met à crier : 'L'armée au pouvoir, Maurice au poteau.' Le conseil militaire se réunit et décide de confier le pouvoir à l'officier le plus ancien dans le grade le plus élevé, en l'occurrence le colonel Sangoulé Lamizana. Maurice Yaméogo est renversé à la suite de ce qui constitue le premier coup d'Etat de l'histoire de la jeune Haute-Volta. Sangoulé Lamizana devient président du Conseil Supérieur des Armées. Comme Joseph Ki-zerbo, il est samo, mais les points communs s'arrêtent là. Les militaires restent au pouvoir de 1966 à 1970. L'année 1970 consacre le retour des partis politiques dans la vie publique voltaïque. Le Mln crée un journal l'Eclair. Le Mln repose sur certains fondements idéologiques qu'il est utile de connaître. Il est un parti socialiste, crée sur une base non communiste. Cette notion constitue l'essence même du Mln depuis sa fondation en 1958. Le 25 novembre 1980 un nouveau coup d'Etat est perpétré par le colonel Saye Zerbo. La ' Révolution voltaïque ' s'est faite sous Joseph Ki-Zerbo de 1983 à 1987. De 1992 à 1995, on assiste au retour progressif du 'Professeur'. Après trente-cinq ans de combat politique, le professeur n'a pas réussi à changer le cours des choses, ni à mettre en oeuvre sa politique lorsqu'il en a eu l'occasion.

L'auteur nous présente dans la troisième partie de son livre, Joseph Ki-Zerbo comme un historien et un intellectuel. A l'instar de Cheikh Anta Diop, il voue une admiration pour la civilisation égyptienne qui est le produit des civilisations africaines anciennes, alors en avance sur le monde européen. Sa première publication arrive en1963, Le monde africain noir, histoire et civilisation. Son oeuvre majeure est constituée par l'Histoire de l'Afrique noire, d'hier à demain (1972). Après 1978, il semble que J. Ki-zerbo cesse ses activités d'enseignant, il a alors l'âge de 56 ans. Notons enfin que le 'Professeur' reçoit la distinction de docteur Honoris Causa de l'université du Ghana en 1964. Il trouve également, dans le domaine de l'enseignement, une manière d'assouvir son idéal de panafricain. Il est en effet à l'origine du Conseil Africain et Malgache pour l'enseignement supérieur (Cames). Il participe à la rédaction de l'histoire générale de l'Afrique de l'Unesco en 8 volumes.

J. Ki-Zerbo est partisan du développement par l'éducation. Il est un intellectuel engagé sur tous les fronts. Il fonde le Ceda (Centre d'études pour le développement africain) en 1980 à Ouagadougou.

En 1983, Thomas Sankara s'empare du pouvoir et instaure la Révolution. Pour divergences avec le chef de la révolution, il s'exile la même année à Dakar. Il recrée le Ceda, dans la capitale sénégalaise sous le nom de Crde (Centre de recherche pour le développement endogène). Le colloque organisé par le Crde à Bamako a réuni des chercheurs autour du concept cher à J. Ki Zerbo, le 'développement endogène'. Les travaux de cette réunion ont été par la suite compilés dans un ouvrage publié au Codesria en 1992 sous la direction de Ki-Zerbo, La natte des autres, pour un développement endogène. 'Dormir sur la natte des autres, c'est comme si on dormait par terre'. Véritable credo du Crde, ce dicton africain décline la problématique de l'ouvrage.

Ce livre contient beaucoup d'informations sur l'itinéraire d'un nationaliste africain. Mais il contient quelques erreurs. Par exemple, l'auteur soutient que Nkrumah est mort en 1966 année du coup d'Etat. Il est mort bien après. Je regrette de n'avoir pas vu commenter le texte de J. Ki-Zerbo publié en 1953 dans le numéro spécial de Présence Africaine. Les étudiants noirs parlent.



14/06/2011
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