Conscience Nègre

Conscience Nègre

LA FAILLITE DE L’ETAT

CRISES ET REVOLTES EN AFRIQUE ET AU BURKINA FASO : LA FAILLITE DE L’ETAT

 

Peu de temps après les célébrations avec fastes du cinquantenaire des indépendances, le Burkina Faso, à l’instar de nombreux pays africains, est en proie à une succession de mouvements de revendications violents contre l’ordre établi qui touchent pratiquement toutes les couches sociales. Manifestement, les citoyens ont ras le bol de la gouvernance actuelle de nos dirigeants sans oublier la pauvreté qui sévit chez la grande majorité d’entre eux. En effet, après plus de cinquante ans d’indépendance, une grande partie du peuple vit dans une grande pauvreté que les multiples thérapeutiques préconisées par les bailleurs de fonds et leurs Institutions Financières (FMI, Banque Mondiale, UE, BAD, BOAD, BID, UEMOA, CENSAID, etc.,) n’ont pas réussi à guérir. La conséquence de tous ces maux se traduit, comme nous pouvons le constater actuellement chez nous, depuis les évènements de Koudougou et plus généralement sur tout le Continent, par une série de soulèvements populaires, de protestations et de révoltes violentes et meurtrières. Néanmoins, concernant la pauvreté, celle-ci doit être perçue de façon tout à fait relative, d’abord, en  raison des richesses et des ressources dont regorge notre pays et le Continent tout entier, mais surtout, parce qu’elle résulte d'un appauvrissement systématique et historique dans le cadre de la domination impérialiste à travers successivement le colonialisme, le néocolonialisme, les politiques d'ajustement structurel et les conditions usuraires du remboursement de la dette. Ainsi donc : « la pauvreté des pays africains ne relève nullement d'une fatalité qui serait inscrite dans le code génétique de nos populations, ni d'une prétendue inadaptation naturelle de leurs cultures et de leurs mentalités au développement, encore qu’il n’est pas superflu de souligner que les différents traumatismes et les multiples démoralisations qu’elles ont subi sont, pour l’essentiel, dus aux exactions coloniales et néocoloniales ou de la gestion gabégique et déprédatrice des élites dirigeantes africaines »[1]. Cependant, il faut reconnaître, de manière générale, et quelles que soient les raisons invoquées, qu’au Burkina Faso et plus généralement en Afrique nous ne travaillons pas assez ou pas autant que nous le devrions, pour espérer, non seulement, nous retrouver, au plus vite, dans le peloton de tête des peuples du monde et à plus forte raison rêver devenir un pays émergent, comme nous le trompètent à longueur de journées et de discours nos dirigeants au Burkina Faso, mais aussi pour tout simplement résoudre, par nous-mêmes, les problèmes les plus élémentaires de notre survie quotidienne, sans ériger la mendicité internationale en voie de salut. Quels sont donc les obstacles fondamentaux qui freinent le progrès du Burkina et même de nombreux pays du Continent et quelles sont les tâches essentielles qui incombent aux Burkinabè et aux Africains dans la perspective d’une véritable libéralisation de leurs peuples ?

 

Pauvreté et mal gouvernance


On peut aisément affirmer que le Burkina Faso ne produit pas assez de richesses pour pouvoir s’attaquer sérieusement à l'éradication de la famine et de la malnutrition dont les conséquences négatives sur les capacités intellectuelles et physiques de son peuple sont évidentes ; pas assez pour pouvoir combattre efficacement des maladies comme le paludisme, le Sida et d'autres maladies endémiques éradiquées ailleurs depuis longtemps et dont la persistance, voire l'aggravation, résultent de la détérioration continue des conditions de vie de ses citoyens ; pas assez pour se préparer à cette course au savoir, devenue une véritable course pour le pouvoir mondial et que n'auront la chance de gagner que ceux qui auront veillé à se doter, par un système d'éducation et de formation performant, d'un solide bataillon de têtes bien pleines mais surtout bien faites ; pas assez pour procéder aux investissements, de plus en plus lourds, que requiert le développement d'une puissante base autonome de recherche, de production et de diffusion d'informations, de savoirs et de technologie de pointe (comme les pays émergents et les dragons d’Asie), condition nécessaire pour, non seulement, nous libérer de notre actuelle dépendance scientifique et technologique, mais aussi, pour espérer tenir raisonnablement une place confortable et jouer un rôle actif dans le monde de demain ; pas assez, enfin, pour pouvoir garantir, à l'intérieur de notre société, le minimum de bien-être matériel, social et culturel. C'est donc au regard de toutes ces nécessités, de toutes ces urgences que la lutte contre la pauvreté apparaît comme un préalable pouvant constituer un puissant facteur de mobilisation sociale et d'impulsion pour le progrès dans notre pays.

D’autre part, ce qui nous empêche aujourd'hui d'accomplir des pas tangibles, réellement significatifs, dans cette si nécessaire lutte contre la pauvreté, peut s’expliquer aussi par le comportement de nos gouvernants et surtout par la compréhension qu'ils ont en général de la conduite des affaires publiques et de la gestion des biens collectifs. En effet, s'il est vrai que nous ne produisons pas assez de richesses pour pouvoir faire face aux tâches urgentes que nous dictent la mondialisation et ses défis, il nous paraît tout aussi vrai que le peu que nous produisons est, le plus souvent, mal géré. C'est pourquoi un des handicaps majeurs que notre pays et plusieurs pays africains doivent nécessairement surmonter, est celui de la « mal gouvernance ». On note, effectivement, un peu partout, des stratégies de développement économique et social inefficaces si ce n’est même purement et simplement le pilotage à vue et le bricolage qui en tiennent lieu. Cela favorise toute une série de maux et de tares à commencer par une gestion patrimoniale des biens publics qui consiste, de la part de nos gouvernants, à les confondre trop souvent avec les biens de sa famille, de sa belle famille et de ses parents. On peut, ensuite, citer le népotisme et le clientélisme (politique, ethnique, tribal, régionaliste ou confessionnel) qui consistent à répartir les responsabilités publiques et les avantages politiques et matériels y afférents, non pas sur la base de la compétence et du mérite, mais plutôt sur celle de la parenté ou de la fidélité. Il n’est donc pas étonnant que l’on assiste, en ce moment, au Burkina Faso, à des déclarations et analyses de nos plus hauts responsables et dignitaires au niveau de l’Etat qui font frémir, tant il semble évident que ces gens là sont en rupture de ban et planent sur des nuages quand ils apprécient la situation politique, économique et sociale nationale.

Puis, la corruption qui est encouragée et alimentée en permanence par la pratique des pots-de-vin quasiment institutionnalisée pour l’attribution des marchés de l’Etat ou le gré à gré devient la règle et non l’exception. Enfin, on peut retenir l'opacité la plus totale dans le fonctionnement des institutions politiques, administratives et judiciaires souvent prises en otage par des réseaux et lobbies de copains et de coquins de toutes sortes dépossédant ainsi de fait les citoyens de leurs prérogatives naturelles et légitimes de contrôle démocratique sur l'Etat. Toutes ces caractéristiques du pouvoir au Burkina et en Afrique tendent à donner raison aux tenants de l’afro-pessimisme quand ils affirment : « Bon nombre de dirigeants politiques africains sont arrivés au pouvoir par la force et leur mode de gouvernement s’apparente plus à la prédation qu’à la promotion du bien commun. Mais, cette situation a de profondes racines culturelles qui font de leurs peuples des partisans objectifs de ce mode de gouvernement. Toute personne qui parvient au pouvoir est immédiatement sollicitée d’en faire retomber les avantages sur le maximum de ses « frères ». Et ceux qui sont rejetés espèrent bien prendre leur revanche un jour. (...) Mais on comprend aussi pourquoi les changements politiques sont si souvent  décevants : il y a simplement changement de profiteurs... »[2].

D'ailleurs les conséquences de telles pratiques, qui ont durablement cassé les ressorts économiques et sociaux, voire psychologiques de nos pays, sont devenues tellement désastreuses que les bailleurs de fonds, qui les avaient encouragées jusque-là, ou qui avaient, en tout cas, fait semblant de ne rien en savoir, ont engagé contre elles une croisade mondiale sous le drapeau de la « bonne gouvernance ». En réalité, cette croisade n’a d'autre motivation que la restauration ou la préservation de la capacité de nos pays de rembourser leurs dettes. Mais, cela n’enlève rien au fait que les exigences de rigueur, de transparence et d'efficacité, que la bonne gouvernance met en avant, dans la gestion économique et politique de nos sociétés, relève d'un impératif objectif de survie pour ces dernières, même si on peut formuler, au regard de ses conséquences, des réserves sur la valeur réelle des recettes préconisées pour y parvenir.

 

L’échec de l’Etat importé


On peut, aussi, lier la « mal gouvernance » à ce qui commence à être massivement reconnu comme un handicap majeur des sociétés africaines post-indépendance, à savoir : l'inadaptation structurelle et fonctionnelle de l'Etat et des institutions héritées du colonialisme, et mécaniquement plaquées chez nous, avec un mimétisme voire une servilité dont on ne cesse aujourd'hui de mesurer les conséquences plus que désastreuses dans la gestion quotidienne de nos sociétés. C’est ce que David  Gakunzi a si bien décrit en ces termes : « l’indépendance, au lieu d’être une occasion pour les Africains d’associer les apports positifs de l’extérieur à ce qu’il y avait de meilleur dans le patrimoine africain de la gouvernance, a été souvent le point de départ d’une ruée vers le pouvoir brut en amalgamant le pire de l’Afrique au pire de l’extérieur. Les fonctions de l’Etat dont nous avons hérité, c’est l’appareil coercitif et répressif. L’emballage du système, la tôlerie, le hardware et non pas le principe, le logique (le software), l’esprit qui justifie l’institution : par exemple, la soumission à la mère des lois qu’est la Constitution, la permanence, l’impersonnalité de l’Etat, sa distance et sa neutralité minimale à l’égard des citoyens ou des partis considérés comme égaux, le respect de la séparation des pouvoirs par l’exécutif, lequel accapare souvent tout l’espace et s’identifie à l’Etat au détriment du législatif et du judiciaire »[3]. Cinquante ans après les indépendances, on a l’impression que rien n’a évolué depuis. Ainsi, le mouvement entamé par les magistrats de notre pays, suite à la remise en cause de leur jugement par l’exécutif au profit de soldats, manifestement en faute, est une parfaite illustration de cette citation. 

Il est donc incontestable que « l'Etat importé » avec son Code civil et sa Constitution hérités de Napoléon et de De Gaulle a notoirement échoué chez nous, non seulement en matière d'orientation, d'organisation et d'impulsion de notre économie, mais aussi dans l'accomplissement de la fonction qu'il s'était assignée par-dessus toutes au début, à savoir l'édification d’une « nation » cohérente, unie et stable parce qu'intégrant harmonieusement ses différentes composantes culturelles, ethniques, sociales ou régionales. Les politiques d'ajustement ont fait le reste, en prônant le « désengagement » de l’Etat de l'activité économique au profit d'un secteur privé souvent mythique ou trop organiquement lié aux bourgeoisies bureaucratiques locales pour pouvoir constituer encore une véritable alternative et dont l'assimilation des principes de la rationalité capitaliste laisse encore beaucoup à désirer. Cette bourgeoisie compradore a quasiment transformé nos villes et agglomérations en « Yaars » et « Souks » où le principe de l’import export et du commerce général est la règle. C’est là, du reste, une des caractéristiques fondamentales de la bourgeoisie « indigène » dans notre pays qui demeure, quoiqu’on dise, sous-développée et arriérée et qui bien que disposant de toutes les méthodes modernes de production est incapable de créer des emplois au profit de la grande majorité des citoyens du fait de l’insuffisance de la part du produit à prélever et à investir afin de réaliser le processus d’accumulation. Cette difficulté pour libérer une fraction du revenu afin d’accroître le capital global existant s’explique, en grande partie, par le fait qu’il existe dans nos pays des couches privilégiées mais terriblement arriérées sinon même féodales et que l’on ne saurait nullement qualifier de bourgeoisies nationales qui se livrent à une consommation exagérée et qui, au lieu d’accumuler pour investir, comme l’exige les lois de l’économie capitaliste, consomment, sous des formes variées et souvent improductives, une part trop importante de leurs revenus consacrés à des futilités comme l’achats de véhicules de grand luxe, la construction de châteaux somptueux, l’organisation, en permanence et à toute occasion, d’agapes dignes des romains, la pratique effrénée de la luxure, etc.

Cette « démission » de l’Etat s’étend aussi aux secteurs sociaux les plus essentiels, ce qui a conduit, très souvent, notre peuple à essayer de survivre par ce que l'on a appelé, fort justement, une « économie de la débrouille », donc à se passer autant qu'il le peut des services de l'Etat. Tout cela a progressivement ruiné à ses yeux l'utilité et la légitimité dont l'Etat pouvait encore se prévaloir et a fortement réduit son autorité sur la société. Il s’en est suivi un désordre social découlant du sentiment, de plus en plus répandu, que n’importe qui a le droit de faire ce qu'il veut ou estime être juste, impunément. Ainsi, le recul de la notion « d'intérêt général » est sérieusement mise à mal par la tendance, un peu trop voyante, des élites dirigeantes à se « servir » sans se préoccuper du sort de la majorité, mais aussi par l'impunité scandaleuse garantie parfois aux crimes notoires que certains individus bien en cour commettent. Il n’est donc pas étonnant qu’on assiste, de façon inquiétante, au développement de toutes les formes d'irrédentismes qui finissent par mettre en danger la survie même de la nation.

Au Burkina Faso, les exemples foisonnent et on peut dresser une longue liste de faits qui attestent de la faiblesse de l’autorité  de l’Etat. Les comportements irrédentistes chez de nombreux citoyens appartenant à différentes catégories socioprofessionnelles l’attestent amplement (taximens, soldats, commerçants, boulangers, bouchers, fonctionnaires de l’administration, élèves et étudiants, etc.). Nous nous limiterons, seulement, à indexer l’anarchie, l’inconscience et même l’arrogance d’une grande majorité des automobilistes, des cyclomotoristes et des cyclistes qui ignorent royalement le code de la route, dans l’indifférence totale des agents de sécurité, plus préoccupés par « la sécurité de leur oesophage » ainsi que les comportements de « justiciers » sinon même de délinquants, de plus en plus fréquents, que l’on peut observer au niveau d’une frange de nos « hommes de rang » comme on a pu le constater très récemment à Ouagadougou. L’utilité et la légitimité de l’Etat sont souvent mises à mal dans de nombreux cas où celui-ci n’arrive pas à débroussailler des affaires de son ressort mais est prompt à prendre parti sur d’autres ne relevant pas de lui. Ainsi, l’affaire Norbert Zongo pour ne citer que celle-ci est maintenue sous l’éteignoir. Par contre, le Journal Officiel qui est une des mémoires sacrées de l’Etat a été violé et profané (cf. affaire PAI) sans que l’autorité ne s’en préoccupe nullement.

Sans exagérer, on peut dire que c’est une véritable culture de « hooliganisme » qui est érigée en règle de vie au sein d’une grande partie de la société burkinabè. L'insécurité et la violence qui se développent à une échelle inquiétante dans nos villes et dans nos campagnes ne sont finalement que les résultantes, somme toute naturelles, de cette incapacité de l'Etat à assumer ses fonctions essentielles. Or l'humanité n'a pas connu, durant toute son histoire, un seul exemple de pays qui se soit développé dans de telles conditions, c'est-à-dire sans l'existence d'un Etat capable, du fait de la légitimité et de l'autorité incontestables qu'il peut tirer de la conviction largement partagée par les citoyens qu'il est bien à leur service, de contraindre tout le monde au respect du bien public, d'instaurer l'ordre nécessaire pour garantir la liberté des individus et la sécurité de leurs biens et de leurs personnes, de mettre la société au travail dans la discipline, l'unité et la mobilisation de tous et, enfin, d'organiser la répartition juste et équitable des fruits du travail collectif.

 

Que faire alors ?


En définitive, les multiples handicaps que notre pays et tout le continent doivent surmonter pour pouvoir affronter, avec un maximum de chances de succès, les nombreux défis qui l’interpellent, et particulièrement ceux de la mondialisation, sont tels qu'on serait tenté de conclure que le sort de l'Afrique est définitivement scellé, qu'il ne lui reste plus qu’à s'accommoder de la place de lanterne rouge que l'histoire lui réserverait désormais pour l'éternité. Sans tomber dans l’afro-pessimisme, il y a là une question presque préjudicielle, celle de savoir si vraiment on peut encore raisonnablement et rationnellement attendre du mouvement actuel du monde et des tendances d'évolution qu'il laisse entrevoir, une autre forme de vie, meilleure, qui ne serait pas la projection pure et simple de nos fantasmes. La réponse à cette question engage, dans une très large mesure, le sens et l'opportunité de la lutte pour la libération des hommes en Afrique. En effet, pour espérer sortir de cette situation de bagnard et de condamné, pour franchir les obstacles et progresser dans la bonne direction, l’accomplissement d’au moins trois tâches essentielles s’impose.

La première consiste à lutter pour donner un contenu concret et effectif à l'indépendance que nos peuples n'ont acquise jusqu'ici que formellement. Evidemment, une telle indépendance ne pourrait et ne devrait pas être comprise dans le sens de l'aspiration à une autarcie politique et économique qui se nourrirait de l'illusion de pouvoir échapper aux conséquences objectives et irréversibles du phénomène de mondialisation actuel fortement lié au mode de production capitaliste et à la suprématie, sans équivoque, du système économique du monde dit libéral sur les autres systèmes. Elle devrait signifier, plutôt, la reconquête et la définition par nos peuples, sans chantage ni, diktat aucun, des voies qu'ils entendent mener pour construire leur propre avenir, dans la plénitude de leur souveraineté. Cela présuppose une maîtrise réelle de l'orientation de leurs politiques économiques, sociales et culturelles ; la défense et la protection de l'entreprise privée nationale ; la promotion et la valorisation de la « matière grise africaine » en accordant plus de moyens et de considération aux intellectuels, producteurs de connaissances et créateurs d'idées, afin de les motiver et les encourager à penser, à concevoir et à créer pour le Burkina Faso et l'Afrique et, autant que possible, en Afrique.

La seconde tâche consiste à réussir le processus de démocratisation en cours. La nécessité de celle-ci réside dans le fait que la démocratie s'inscrit au coeur des mutations actuelles comme une tendance universelle de l'évolution des sociétés contemporaines. Elle tient aussi au fait que la démocratisation constitue une opportunité historique exceptionnelle à saisir par les peuples de notre continent pour pouvoir mettre un terme aux gestions politiques, économiques et sociales qu'ils ont endurés pendant de longues années et qui comptent, énormément, dans le retard qu'ils accusent aujourd'hui comparativement au reste du monde. Enfin, elle part du constat que l’évolution positive récente sur le triple plan politique, économique et social de quelques rares pays africains prouve à suffisance que la démocratie est la condition de tout développement du fait qu’elle libère les énergies et donne lieu à de nouvelles synergies. Réussir donc la démocratie c'est, d'abord et avant tout, poursuivre le démantèlement systématique des bases du Parti-Etat et, de façon générale, libérer les institutions de tout ce qui permet de les détourner de leur vocation naturelle de servir le bien public, au profit d'intérêts particuliers de groupes privés politiques, sociaux, économiques, ethniques, confessionnels, etc. C'est aussi libérer ces mêmes institutions de tout ce qui peut les mettre hors de portée d’un contrôle effectif par les citoyens ou de rendre leur fonctionnement opaque pour ces derniers. C'est également lutter contre toutes les pratiques patrimoniales de gestion et de distribution des richesses publiques, et pour l'instauration de véritables Etats de droit, respectant effectivement toutes les lois publiques et les droits humains. Pour tout dire, des Etats qui tirent leur légitimité et leur autorité morale non seulement, de leur efficacité économique et sociale, mais aussi du suffrage universel de citoyens placés dans les conditions de pouvoir exprimer librement et utilement leur choix, avec toutes les garanties de voir ce choix pleinement pris en compte. Enfin, la démocratisation c’est asseoir et faire fonctionner des mécanismes susceptibles de combattre efficacement les pratiques de « mal gouvernance », c'est-à-dire le laxisme dans la gestion des biens publics, la corruption, l’indiscipline, le népotisme, l'incompétence et le gaspillage. Et non se contenter de mettre en place de nombreuses structures coûteuses et purement formelles dont les investigations et conclusions sont superbement ignorées (cf. au Burkina Faso, les nombreuses Cours et Inspections sensées contrôler et réguler la vie de l’Etat et des Institutions).

Ces deux premières tâches appellent une troisième dont l'accomplissement nous paraît tout aussi essentiel et urgent. Elle concerne l'instauration et le développement de la justice sociale. Il s’agira concrètement de garantir à tous les citoyens des possibilités égales d'accès aux biens et opportunités politiques, économiques, sociaux et culturels ainsi qu’aux responsabilités nationales, en fonction des seuls critères de capacités effectives et de mérite personnel, et non sur la base de leur origine sociale, régionale, ethnique, ou de leur appartenance politique ou religieuse. Cela signifie également la distribution équitable du fruit du travail de tous en fonction de la contribution de chacun (cf. l’injustice flagrante dans l’attribution des récompenses aux citoyens chez nous au Burkina : salaires, primes, indemnités, décorations, etc., qui sont en règle générale dévolues aux gens de « en haut de en haut » comme si pour être méritant, il faut forcément relever de l’establishment). Par conséquent, il faut, impérativement, mettre fin aux pratiques consistant, de la part des gouvernants, à imposer à la majorité des sacrifices, de plus en plus lourds (essence, eau, électricité, riz, maïs, mil, condiments, etc.), pour le seul profit d’élites au mode de vie d'autant plus dispendieux qu'il est souvent extraverti et sans aucune commune mesure avec les possibilités réelles de nos pays. Rassasiées et repues, elles se caractérisent par une arrogance qui n’a d’égal que leur ignorance.   

Enfin, il urge que les travailleurs des villes et des campagnes, dont le rôle est incommensurable dans la création des richesses de nos nations, se voient attribuer pour eux et pour leurs familles, les moyens d'une existence sociale et culturelle qui soit non seulement compatible avec le respect de leur dignité humaine, mais aussi, de nature à les encourager à toujours produire plus et mieux, condition indispensable pour une croissance économique forte, saine et durable.

La réalisation des tâches si dessus évoquées ne constitueront, certes pas, encore l'avènement du « Grand Soir », mais elle ne représenterait pas moins une étape importante vers l'émancipation totale de notre pays et de notre continent. De par leur nature et leur ampleur, ces tâches ne peuvent être mises en œuvre que par un large regroupement de forces politiques, économiques, sociales, intellectuelles et culturelles animées de la même détermination à lutter jusqu'au bout autour de l’objectif historique prioritaire que constitue la transformation de la situation de notre pays.



[1] Guèye, Pathé Semou. Mondialisation, marxisme et perspective de la libération humaine en Afrique. 1999, 40 p.

[2] Fouriot, Jean.- Comment résister à l’afro-pessimisme. In : Decryptage, 1998

[3] Gakunzi, David.- De la gouvernance : Instabilité et gouvernance en Afrique. Atelier d’Alger sur le thème : « Instabilité et gouvernance en Afrique », Alger, 1996



03/05/2011
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