Conscience Nègre

Conscience Nègre

La mise en oeuvre de l'unité africaine

 LA MISE EN ŒUVRE DE L’UNITE AFRICAINE : Bref bilan et perspectives

 Le désir d’une union politique, économique et monétaire des peuples d’Afrique est né au 19ème siècle aux Etats Unis au sein des membres de la Diaspora donnant ainsi naissance au mouvement pan-Africain. Il s’est, par la suite, notamment après la seconde guerre mondiale, à la faveur de la lutte pour les indépendances et sous l’impulsion d’intellectuels militants et de politiciens africains, ancré à un tel point dans la conscience collective de l’élite progressiste et des masses africaines que tous les dirigeants du continent l’ont placé par conviction ou par opportunisme, au premier rang de leurs préoccupations politiques. L’unité de l’Afrique était d’abord perçue comme une thérapie contre les humiliations et les souffrances subies depuis des temps immémoriaux par les peuples africains et devant leur permettre de s’extirper du joug de la domination coloniale et de prendre leur destin en main. Quel bilan peut-on actuellement faire de l’idéal panafricain et quelles sont ses perspectives d’avenir, au moment même où la question des Etats-Unis d’Afrique revient en force comme on a pu le constater au dernier sommet de février 2009 à Addis-Abeba ? Tel est l’objectif de cet article.

 

I- Origine et évolution du panafricanisme


L’idée panafricaniste est un héritage conceptuel qui vient d’intellectuels ou d’hommes politiques noirs américains ou des caraïbes car cette idée ne pouvait naître que chez les négro-américains ou carabéens bien scolarisés et engagés dans la lutte pour l’émancipation des Noirs victimes de la traite des Nègres. Durant ce combat qui a duré du début du XIXe siècle à la veille de la fin de la Deuxième guerre mondiale et hors d’Afrique, et surtout sur la continent européen, les Africains étaient en train de se former dans les métropoles coloniales, à l’instar de (Senghor et Cheikh Anta Diop en France) ou de (Kwame Nkrumah, Kojo Botsio (Ghana), Jomo Kenyatta (Kenya), Peter Abrahams (Afrique du Sud), Namdi Azikiwe (Nigeria), Julius Nyerere (Tanzanie), Kenneth Kaunda (Zambie), etc., en Amérique du Nord et en Angleterre. Les Pères fondateurs du panafricanisme sont, en effet, tous membres de la « diaspora » noire. Leur objectif premier était de réhabiliter les civilisations africaines et de restaurer la dignité de l'homme noir. Edward Wilmot Blyden, Anténor Firmin, Henry Sylvester Williams et Bénito Sylvain sont les personnalités les plus actives qui ont participé à la naissance du panafricanisme. Ainsi, l'avocat trinadien Henri Sylvester William (1869-1911) et le haïtien Bénito Sylvain (1868-1916) figurent parmi ceux qui ont apporté une contribution décisive à la convocation, à Londres, du 23 au 25 juillet 1900, de la première conférence panafricaine, initialement prévue à Paris. Les objectifs et les statuts d’une nouvelle Association Panafricaine, sous les auspices du Président Simon Sam d’Haïti, de l’empereur Ménélik d’Abyssinie et du Président Joseph Coleman du Libéria furent élaborés. L'idée de grands rendez-vous panafricains pério­diques est reprise, au lendemain de la première guerre mondiale, par le professeur William Edward Burghardt Du Bois, né dans le Massachusets. Il est l'un des premiers Noirs admis à Harvard et est le fondateur, en 1905, de l’Association américaine pour le progrès des gens de couleur (NAACP). Du Bois organise à Paris, les 19, 20 et 21 février 1919, avec l’appui du député du Sénégal, Blaise Diagne, alors secrétaire d'État dans le cabinet Clemenceau, le premier congrès panafricain. La résolution finale du congrès propose l’adoption d'un « Code de protec­tion internationale des indigènes d'Afrique », qui garantirait leur droit à la terre, à l'éducation, au travail libre. Un manifeste du congrès, adressé à la Société des Nations, préconise la mise sous tutelle internationale des colonies allemandes d'Afrique. D'autres congrès panafricains suivront, en 1921 puis en 1923 avec comme revendication le droit des Africains à accéder au gouvernement local, à l'autono­mie municipale. Le 4e congrès, tenu à New-York en 1927, est marqué par un conflit entre Du Bois et le Jamaï­cain Marcus Garvey, le fondateur du « sionisme noir » : ce personnage charismatique se proclame le Moïse des Noirs et se donne pour mission de les ramener à la Terre promise d'Afrique. Garvey mobilisera trois à quatre millions de Noirs américains et créera une compagnie mari­time, la Black Star line, en vue de leur « retour » en Afrique. Mais, il connaîtra de nombreux déboires dans la mise en œuvre de son initiative qui s'effondrera dans les scandales financiers. Il finira par s’exiler à Londres où il mourut en 1940. Le 5e congrès panafricain, réuni à Manchester en février 1945, est le premier à connaître un vrai succès populaire ; il publie un manifeste au ton très volontariste (« Nous sommes résolus à être libres... Peuples colonisés et assujettis du monde, unissez-vous »). Ce congrès placé sous la présidence des docteurs WEB Du Bois et Peter Milliard verra l’émergence d’un nouveau leader au sein du mouvement panafricain. Il s’agit du trinidien George Padmore qui avait fait des études de droit et de science politique aux Etats-Unis. C’est lui qui introduit au congrès de Manchester un jeune militant de Gold Coast qui veut préparer l'indépen­dance et l'unité des territoires d'Afrique de l'0uest, et dont il deviendra le conseiller après l’accession de ce dernier à la tête du l’Etat du Ghana : Kwame Nkrumah. Il est donc clair qu’entre les deux guerres mondiales, très peu d’intellectuels africains étaient impliqués dans les mouvements panafricains.

 

II- Le panafricanisme après la seconde guerre mondiale


Après la Deuxième guerre mondiale, Kwamé Nkrumah, qui a joué un rôle important dans l’organisation de la cinquième conférence panafricaine de Manschester en 1945, est le plus illustre et le plus connu des hommes politiques et les intellectuels africains qui ont pris le relais du combat mené en faveur de la libération nationale et du panafricanisme. Durant l’ère coloniale et en pleine période de lutte pour l’indépendance, en plus de Kwamé Nkrumah, des intellectuels comme Cheikh Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo, Léopold Sédar Senghor, etc., ont élaboré des théories relatives à l’unification politique de l’Afrique. Par ailleurs, la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) a pris position sur le panafricanisme en 1959 à la veille de l’indépendance des pays africains sous domination française. Aujourd’hui, d’autres intellectuels et leaders politiques africains comme Mouamar Kaddhafi, Abdoulaye Wade, Alpha Omar Konaré et bien d’autres proposent aussi leur vision de l’unité africaine.

1- Kwamé Nkrumah, le panafricanisme et l’unité africaine

Kwamé Nkrumah a eu l’avantage d’avoir fait ses études aux Etats-Unis où il a eu à côtoyer les Nègres de la diaspora. De retour des Etats-Unis, il participe, en 1945, à la Conférence panafricaine de Manchester, en tant que secrétaire adjoint du Comité directeur, au côté de George Padmore. Cette Conférence a connu un grand succès et a eu un retentissement non négligeable sur le plan international car, pour la première fois, rompant avec les grandes déclarations de principes sur les droits des noirs, elle conseilla aux africains et aux peuples de souche africaine dans le monde entier de s’organiser en partis politiques, en syndicats, en coopératives et au sein d’organisations de cultivateurs pour soutenir la lutte en vue de la liberté politique et du progrès économique[1]. Par la suite, un Secrétariat National de l’Afrique Occidentale fut créée afin de mettre en exécution le nouveau nationalisme panafricain que la Conférence de Manchester avait suscité au niveau des Africains. Nkrumah, qui avait été porté secrétaire de cette structure, déploya beaucoup d’initiatives pour mobiliser, sensibiliser et faire adhérer les Africains francophones à la cause de l’unité. C’est ainsi qu’il se rendit à Paris pour rencontrer les élus d’Afrique francophones à l’Assemblée nationale française (Sourou Migan Apithy, Léopold Sédar Senghor, Lamine Guèye, Félix Houphouet Boigny, etc.). A ce sujet, il précise : « Nous eûmes de longs entretiens et projetâmes, entre autres, la création d’un mouvement en vue d’établir l’Union des Républiques Socialistes de l’Afrique Occidentale. Comme résultat de ma visite, Apithy et Senghor se rendirent à Londres en tant que représentants des Africains de l’Ouest Africain, à la Conférence de l’Afrique Occidentale[2] ».   

Après un séjour d’environ deux ans à Londres, marqué par un militantisme actif au sein du mouvement panafricaniste, N’Krumah rentre au pays pour appliquer ses convictions nationalistes au sein de la Convention de la Côte de l’Or Réunie (UGCC) où il fut promu au poste de secrétaire général. Devenu le défenseur le plus ardent, le plus actif, et le plus lucide du panafricanisme, Nkrumah entame une longue lutte pour voir l'Afrique unifiée politiquement, la décolonisation n'étant que le prélude à la reconstruction économique, politique, sociale et culturelle de tout le continent. Son rêve : réaliser les Etats-Unis d'Afrique. Désormais, le panafricanisme est basé en Afrique. Ainsi, les VIe et VIIe congrès sont orga­nisés par Nkrumah et Padmore, en 1953 à Kumasi et en 1958 à Accra. Le VIIe congrès prend le nom de première Con­férence des peuples noirs. Au moment donc où les Etats africains accèdent progressivement à la souveraineté, Nkrumah, qui a déjà acquis une grande expérience politique, prêche l'unité immédiate du continent. Il propose de créer un gouvernement central africain et de bannir les frontières, affirmant que les diffé­rences ethniques, de culture et de langue ne sont pas fondamentales : « Quand je rencontre d'autres Africains, dit-il, je suis très impressionné par tout ce que nous avons en commun. Ce n'est pas seulement notre passé colonial ou les buts que nous partageons : cela va beaucoup plus profondément. Le mieux est de dire que j'ai le sentiment de notre unité en tant qu'Africains[3] ». En avril 1958, il réunit à Accra les représentants du Maroc, de la Tunisie, de l'Egypte (alors République Arabe Unie), de la Libye, du Soudan-Khartoum et de l'Ethiopie, qui s'engagent à pour­suivre une « politique africaine commune ». Ce groupe des Etats « progressistes », auquel s’ajouteront la Guinée-Conakry, le Mali et le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GRPA), se retrouve à Casablanca, du 3 au 7 janvier 1961, et élabore une charte politique. Nkrumah qui milite farouchement en faveur de l’unité pour assurer la libération totale de l’Afrique écrit dans son ouvrage « Africa must unite » : « Nous avons donc besoin d’un fondement politique commun pour l’unification de nos politiques de planification économique, de défense et des relations diplomatiques avec l’étranger. Il n’y a pas de raisons pour que cette base d’action politique empiète sur la souveraineté fondamentale des divers pays d’Afrique[4] ». « L’Afrique doit s’unir » pour constituer un bloc politique et économique capable de se tenir en dehors du giron de la métropole car disait-il aussi : « Retourner la situation et mettre l’Afrique au nombre des nations modernes à production intense implique un immense effort à fournir sans aide. On ne peut y arriver qu’avec un plan d’ensemble, dans le cadre d’une politique générale déterminée par une autorité continentale» (…) C'est à nous de saisir cette occasion magnifique de prouver que le génie du peuple africain peut triompher des tendances séparatistes pour devenir une nation souveraine, en constituant bientôt, pour la plus grande gloire et la prospérité de son pays, les Etats-Unis d'Afrique[5]. Chez N’Krumah, la réduction de la dépendance économique de l’Afrique implique la création d’institutions financières continentales (création d’une zone monétaire et d’une banque centrale). Celles-ci sont, en effet, nécessaires pour financer et contrôler le système productif et favoriser les échanges entre les Etats. Le but ultime pour N’Krumah c’est la fondation des Etats-Unis d'Afrique, susceptibles de faire du continent noir un acteur sur la scène mondiale : l'unité économique, politique et militaire est la condition majeure pour relever ce défi. Pour ce faire, il a développé plusieurs initiatives dans le sens du renforcement de l’unité africaine de façon très franche. Cependant, la vision panafricaniste de Nkrumah n’est pas exempte de critiques. Trois critiques essentielles sont avancées par le Professeur Amady Aly Dieng. Selon lui, la conception panafricaniste de Nkrumah présente des faiblesses réelles car comme l’intelligentsia « anglophone », le dirigeant ghanéen a été fasciné par les « pères fondateurs » négro-américains du panafricanisme au point de négliger ou d’ignorer la contribution du nationalisme africain et de rendre dérisoires les tentatives d’intégration, sous la forme des grands empires du XVIe siècle[6]. Il convient, cependant, de tempérer cette appréciation en soulignant comment Nkrumah, qui secondait George Padmore au sein du Comité Organisateur de la 5e Conférence panafricaine de Manchester, caractérise la vision de l’idéal panafricaniste parmi la majorité des délégués constituée par des ouvriers, cultivateurs, syndicalistes et étudiants africains à cette Conférence et l’état d’esprit qui prévalait en leur sein : « Bien que cette conférence fut la cinquième en date, elle se distinguait nettement des quatre précédentes du point de vue résonance, optique et idéologie (…) Les délégués qui y participaient étaient des hommes d’action…et non pas de simples idéalistes se contentant de rédiger des thèses…Comme le Garveyisme, les quatre premières conférences n’étaient pas nées d’une prise de conscience des Africains autochtones. L’idéologie de Garvey s’intéressait au nationalisme des noirs, non pas au nationalisme des Africains. Ce fut ce cinquième Congrès Panafricain, qui fournit une issue au nationalisme africain, et provoqua la prise de conscience politique parmi les Africains[7] ».

Par ailleurs, développant sur le nationalisme africain et sur la nécessité pour les Africains de se baser sur leur passé pour bâtir leur avenir, N’Krumah écrira : « Dans les tout premiers jours de l’ère chrétienne, bien avant que l’Angleterre n’eût pris de l’importance, bien avant même que son peuple ne se fût constitué en nation, nos ancêtres avaient établi un grand empire qui dura jusqu’au onzième siècle, lorsqu’il succomba sous les attaques des Maures du Nord. A son apogée, cet empire s’étendait de Tombouctou à Bamako et même jusqu’à l’Atlantique. On dit que ses avocats et ses érudits jouissaient d’un grand respect dans cet empire, et que les habitants du Ghana portaient des vêtements de laine, de coton, de soie et de velours. On faisait le commerce du cuivre, de l’or et des textiles, et l’on portait des bijoux et des armes d’or et d’argent (…) Il est bon et juste que nous sachions l’histoire de notre passé. Car, de même que l’avenir découle du passé, de même le présent découle du passé….[8] ». Voilà qui atteste bien que les convictions nationalistes de Nkrumah étaient bien ancrées. Il faut souligner, enfin, que le panafricanisme du leader ghanéen transparaît aussi dans ses relations avec les pays voisins comme la Haute Volta et le Togo car il croyait très fortement que l’unité était une solution aux divisions ethniques. Pour ce faire, il importait de faire un premier pas en favorisant la libre circulation entre les Etats voisins. C’est ainsi qu’en 1962, il procéda avec le Président Maurice Yaméogo à la suppression symbolique de quelques bornes frontières entre la Haute Volta et le Ghana. La deuxième critique de Dieng porte sur la pratique politique de Nkrumah relative à l’unité de l’Afrique. Celle-ci révèle, précise t-il, des contradictions qui contiennent les germes d’un blocage au niveau de son analyse théorique. Bien que lié d’amitié avec Georges Padmore, adversaire de Marcus Garvey et admirateur W.E. Dubois, Nkrumah était plus proche des thèses panafricanistes du Moïse noir comme l’attestent ses méthodes dans l’exercice du pouvoir qui le rapprochent du style extravagants de Garvey dont les caractéristiques principales sont les suivantes :

1°) L’étoile noire (Black Star), à la fois emblème national, nom de l’équipe de football et de la compagnie maritime, rappelle l’ancien emblème de la flotte de Garvey qui devait contribuer au rapatriement des Noirs d’Amérique vers l’Afrique

2°) Le culte de la personnalité fut un des aspects de la carrière politique de Garvey qui arborait les titres de sa « grandeur », le « potentat ». Nkrumah se faisait appeler « Le rédempteur » (l’Osageyfo). En effet, l’énoncé complet de ce que le peuple akan appelle « abodin », c’est à dire ses « noms forts », ses « noms de guerre » et de commandement, comprend, outre Osagyefo (le redempteur), la Source d’honneur, le Père de la Nation, le Messie, le Maître, l’Infaillible, le Katakyie (l’intrépride), le Kasapreko (celui qui ne peut être contredit), Oburoni suro (l’homme blanc le craint), etc.

3°) Enfin le pouvoir charismatique et l’illusion de l’unité de l’Afrique se retrouvent dans la conception panafricaniste des deux hommes. Garvey s’était pompeusement proclamer « président provisoire de l’Afrique ». Dans le même esprit, Nkrumah voulait voir Afrique entière placée sous l’autorité d’un gouvernement continental. La dernière critique de Dieng qui, en réalité, peut être adressée à la quasi totalité des théoriciens et praticiens de l’unité africaine, a trait au fait que Nkrumah néglige la dimension sociale du projet panafricaniste car il n’indique pas clairement les forces sociales qui sont favorables à la réalisation de l’unité politique africaine et qui sont susceptibles de la porter. Une grave question qui interpelle, non seulement, tous ceux qui ont initié des projets de développement pour l’Afrique à l’instar des promoteurs du Nepad mais aussi, les dirigeants actuels de l’Union africaine.

2- La thèse de Cheikh Anta Diop : l’unité culturelle et linguistique de l’Afrique doit être à la base de son unification politique

Cheikh Anta Diop fait de l’unité du continent la condition sine qua non pour faire basculer l’Afrique noire sur la pente de son destin historique. Pour lui, l’unité des cultures africaines est établie pour revendiquer une unification politique. Elle est donc la dimension de base sur laquelle reposent les autres dimensions de l’unité (politique et économique). Mais l’unité culturelle moderne, c’est-à-dire restaurée, ne peut-être vécue sans l’élévation d’une langue africaine au niveau continental. Dès 1959, dans « l’Etudiant d’Afrique noire », organe de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire (FEANF), dans un article intitulé : « L’unité linguistique de l'Afrique noire », Cheikh Anta Diop avait traité de la question de l’unité linguistique de l’Afrique comme un volet de l’unité culturelle du continent. Une position que la FEANF avait, du reste, adopté, lors de son séminaire de juillet 1959 à Rennes. L’aptitude des langues africaines à exprimer les concepts de la philosophie et des sciences exactes n’est plus à démontrer ; Cheikh Anta Diop en a donné des illustrations convaincantes depuis son ouvrage « Nations nègres et culture » en traduisant en wolof un résumé du principe de la relativité d’Einstein, ainsi qu’un extrait de la Marseillaise et de la pièce théâtrale Horace du dramaturge français Pierre Corneille. Tout le travail de Cheikh Anta Diop interpelle les Africains sur la nécessité de renouer avec leur histoire et d’œuvrer à la renaissance de l’Afrique. Il y a donc nécessité pour les africains, particulièrement les intellectuels et les élites, de procéder à une véritable rupture idéologique et culturelle d’avec leur passé occidental et leurs complexes actuels afin de se forger une solide identité nationale, condition incontournable pour se mettre au service de leurs peuples ainsi qu’au service des valeurs et des civilisations de leurs sociétés.

Après l’oppression et la domination coloniale et, particulièrement depuis 1960, l'Afrique noire semble plongée dans la confusion sur le plan intellectuel et se trouve dans l’incapacité d'opérer une rupture pourtant incontournable entre le diplômé et l'intellectuel, entre la recherche de la consécration occidentale et l'intégration profonde au sein des sociétés indigènes. Les africains ont tout intérêt à renouer le cordon ombilical avec les racines de leur civilisation. S'ils le font, les complexes accumulés par la trop longue habitude de se découvrir seulement à travers ce que l'Occident leur offre comme image d'eux mêmes tomberont enfin. La théorie de Cheikh Anta Diop qui fait de l’unité culturelle de l’Afrique noire la base de l’unification du continent a suscité beaucoup de sympathie et d’enthousiasme, particulièrement en Afrique noire francophone car, Cheikh Anta Diop est resté longtemps inconnu chez les Africains anglophones. Son œuvre avait, en effet, été confondue avec la production du mouvement littéraire francophone de la négritude dont les chantres étaient Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire. Ce mouvement n’avait pas la sympathie des intellectuels africains anglophones qui étaient arrivés, plus tôt que les francophones, à une prise de conscience nationaliste. N’ayant pas été confrontés aux difficultés de la politique d’assimilation française d’où a surgi la négritude, les Africains anglophones considéraient ce mouvement comme la traduction d’une fuite en avant de l’élite africaine francophone face à la question de l’indépendance nationale. On connaît la célèbre boutade de Wole Soyinka à ce sujet : « le tigre ne proclame pas sa tigritude, mais il tue sa proie et la mange ». Il n’est donc pas étonnant dans un tel contexte que Cheikh Anta Diop soit resté longtemps inconnu dans cette partie de l’Afrique. Même dans le Consciencisme, ouvrage majeur de Kwamé N’Krumah, où il insiste sur la nécessité pour les sociétés africaines de conserver l’originalité de leur personnalité, condition sine qua non pour la conquête d’une conscience plus nette de ce qu’elles sont, afin de mener conséquemment la lutte contre la domination coloniale et néocoloniale, on ne trouve pas de références à l’œuvre de Cheikh Anta Diop. Quels enseignements peut-on alors tirer de l’ouvrage « Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique noire » publié en 1960 par Cheikh Anta Diop et réédité en 1974 sous le titre : « Les Fondements économiques et culturels d’un Etat Fédéral d’Afrique Noire » (Présence africaine, 1974) dans lequel il expose son approche globale de l’unification politique de l’Afrique noire ?

Dans « Les fondements… », tirant les conclusions pratiques de plusieurs années d’études des problèmes africains, il démontre le bien-fondé et la justesse de sa position pour une Afrique unie afin d’éviter la « sud-américanisation » du Continent avec comme conséquence « une prolifération de petits Etats dictatoriaux sans liens organiques, éphémères, affligés d’une faiblesse chronique (…) sous la domination économique de l’étranger…Pour éviter un tel sort à l’Afrique Noire, l’idée de la Fédération doit refléter chez nous tous, et chez les responsables politiques en particulier, un souci de survie…[9] ». Mais, il n’y a pas d’unité sans mémoire, sans la restauration de la conscience historique africaine, souligne t-il. De même, il ne saurait y avoir d’identité nationale et fédérale sans l’adoption d’une langue commune. C’est pourquoi, il fait une grande place à l’unité linguistique qui domine toute la vie d’une nation et sans laquelle il n’est pas de vie culturelle possible. Il précise du reste que : « l’influence de la langue est si importante que les différentes métropoles européennes pensent qu’elles peuvent sans grand dommage se retirer politiquement de l’Afrique d’une façon apparente, en y restant d’une façon réelle dans le domaine économique, spirituel et culturel[10] ».

Concernant l’unité politique de l’Afrique noire et pour sortir de sa dépendance vis-à-vis de l’Occident, Cheikh Anta Diop pose, de manière rigoureuse, les fondements d’un Etat fédéral à partir d’un inventaire des potentialités linguistiques, économiques, énergétiques, minières, etc., du Continent. Il préconise donc une démarche basée sur l’élargissement de l’espace économique africain avec des plans de production et d’industrialisation endogènes ainsi que sur le renforcement des capacités technologiques :

- Sur le plan économique, il suggère la nécessité d’élargir l’espace économique. Aujourd’hui, nous constatons que les grandes puissances économiques du monde (Etats-Unis, Russie, Chine, Union Européenne) sont en même temps de vastes espaces économiques. Cela leur permet de résoudre le problème crucial de débouchés. Ainsi l’Afrique fédérée doit devenir industriellement et politiquement, aussi puissante que ces grandes puissances mondiales. L’Afrique doit donc conquérir et conserver son propre marché intérieur, l’un des plus importants du monde. Mais l’élargissement de l’espace économique ne suffit pas. Elle doit aussi s’accompagner d’une nouvelle politique de production, différente de celle héritée du colonialisme. En fonction de l’espace, des ressources  et des besoins, Cheikh Anta Diop définit des plans de production. Il recense les sources d’énergie, le nerf de la guerre en matière d’industrialisation, et indique leur utilisation possible selon les différentes parties du continent. A la suite de ce travail préliminaire, il dégage huit zones naturelles à vocation industrielle en fonction de la concentration du potentiel énergétique et de matières premières.

- Le développement économique est inséparable du développement technologique. Les pays comme les Etats-Unis doivent leur puissance à la qualité de leur développement technologique. Dans son livre-programme, Cheikh Anta Diop consacre une attention particulière à la formation des cadres techniques, à la recherche scientifique, au développement des moyens de transport et aux fonds d’investissement. Il souhaite voir l’université de Dakar, à l’instar des grandes universités occidentales, devenir un des plus importants centres de formation des cadres africains afin de soutenir le développement du continent[11]. En effet, l’importance de la recherche scientifique et technologique est capitale chez Cheikh Anta Diop. Il y mettait beaucoup d’espoir comme on a pu le constater avec ses efforts à l’IFAN. De nos jours, on apprécie à sa juste valeur cette vision juste et avant-gardiste du rôle de la recherche tant la situation des Universités et des Institutions de recherche africaines est lamentable.

Dans sa finalité, la théorie de Diop est proche de celle formulée en 1963 par Kwamé N’Krumah qui a préconisé à Addis Abeba, la création immédiate d’un gouvernement unitaire africain, avec un parlement, une politique étrangère, une zone monétaire et une banque centrale, une défense, une nationalité et un plan de développement économique commun à tous les Etats. Elle est, cependant, très éloignée de l’approche graduelle de l’unité africaine défendue au Sommet constitutif de l’OUA par la plupart des chefs d’Etat africains (plus soucieux de la consolidation de leur propre pouvoir et de la pérennité de leurs Etats souverains) qui jugeaient la proposition d’unité africaine de N’Krumah de trop radicale et dangereuse. En effet, même si la thèse de Cheikh Anta Diop concernant l’unité culturelle de l’Afrique noire entraîne automatiquement une dichotomie au niveau du continent en mettant en opposition l’unité de l’Afrique noire et celle de l’Afrique du Nord arabo-berbère, ses craintes sur les risques d’ossification, de sud-américanisation des Etats africains dans leurs frontières coloniales se sont révélées exactes. L’OUA créée en mai 1963, a non seulement consacré l’intangibilité des frontières coloniales, mais surtout s’est révélée incapable d’assurer l’indépendance réelle de l’Afrique. Elle est allée à la faillite. La différence entre Cheikh Anta Diop et N’Krumah réside dans le fait que le premier préconise la création d’une fédération des Etats d’Afrique noire alors que le second réclame une union des Etats indépendants d’Afrique. Cheikh Anta Diop préconise l’unification politique de l’Afrique noire en effectuant une rupture avec les ensembles liés aux anciennes métropoles coloniales pour former un Etat fédéral dont les frontières iraient, grosso modo, du Tropique du Cancer au Cap, de l’Océan Indien à l’Océan Atlantique[12].

3- Léopold Sédar Senghor : la négritude, l’Africanité et l’unité africaine

La rencontre des intellectuels « francophones » d’Afrique noire (Léopold Sedar Senghor, Alioune Diop, etc.) avec ceux de la diaspora (Aimé Césaire, Léon G. Damas, etc.) au cours des années trente a transformé l’idéologie politique panafricaine en un mouvement essentiellement littéraire : la négritude qui peut être considérée comme une expression littéraire du panafricanisme, c’est à dire un panafricanisme culturel. La négritude, qui découle de la réaction de cette avant-garde aux préjugés dont elle était la cible, est selon Senghor : « tout simplement, l’ensemble des valeurs de civilisation du monde noir. Non des valeurs du passé, mais culture authentique. C’est cet esprit de la civilisation négro-africaine, qui, enraciné dans la terre et les cœurs noirs, est tendu vers le monde…pour le com-prendre, l’unifier et le manifester [13]» et qui, grâce à la langue française, doit « apporter à la civilisation de l’universel, une contribution sans laquelle la Civilisation du XXe siècle n’eût pas été universelle ». Cette culture-symbiose résultant d’un brassage des valeurs de la latinité et de la négritude associée à l’arabité des Arabo-berbères, constitue les deux aspects essentiels de l’Africanité. On constate donc que Senghor accorde, aussi, une grande importance aux valeurs civilisationnelles de l’Afrique dans l’élaboration et le renforcement des cultures nationales respectives des différents pays. Léopold Sédar Senghor et Cheikh Anta  Diop ont donc des points de vue convergents en matière culturelle. Tous deux auront œuvré pour la reconnaissance de l’homme noir, prônant la fin de la barbarie, du racisme, appelant l’avènement d’une civilisation universelle. Aux sources des œuvres de l’un comme de l’autre, on trouve la même protestation indignée contre un colonialisme qui tenta, dans un système implicite de hiérarchisation des races, d’amputer l’Afrique de son passé historique et de nier l’Africain en tant qu’être humain à part entière. Dans Hosties noires, Senghor ne ménage pas l’ancien colonisateur, la France, ce pays qui « a porté la mort et le canon dans mes villages bleus », qui « a dressé les miens les uns contre les autres comme des chiens se disputant un os », qui « a traité les résistants de bandits, et craché sur les têtes‑aux‑vastes-desseins ». Contre la colonisation qui tenta d’imposer la thèse de la « table rase », Senghor se révolte. Il évoque ainsi ses souvenirs, en 1959, devant le Congrès constitutif du parti du Regroupement africain (PRA) : « Nous étions alors plongés, avec quelques étudiants noirs, dans une sorte de désespoir panique. L’horizon était bouché, nulle réforme en perspective, et les colonisateurs légitimaient notre dépendance politique par la théorie de la table rase. Nous n’avions, estimaient‑ils, rien inventé, rien créé, rien écrit, ni sculpté, ni peint, ni chanté. Des danseurs ! Et encore...[14] ».

Par contre, leurs points de vue sont totalement divergents, dans les finalités politiques que chacun assigne à l’outil culturel. Senghor, défenseur du métissage culturel et biologique, est partisan d’une unité politique et d’une intégration continentale, mais assorties de relations privilégiées avec l’Europe. Il ne veut pas couper le « cordon ombilical » avec la France qui est son pays d’adoption et est partisan de l’Eurafrique où l’Afrique pays de l’émotion est le complément de l’Europe, siège de la raison discursive selon sa célèbre formule : « L’intuition est nègre et la raison est hellène ». En effet, pour lui « les valeurs de la Négritude participent essentiellement, de la raison intuitive : de la raison-toucher. Et il est vrai que la négritude participe d’abord de la sensation et de l’instinct[15] ». Contre ce concept senghorien, les critiques fusent de partout. D’abord, celles ironiques de l’écrivain et philosophe nigérian Wolé Soyinka. Ensuite, celles de la génération montante des étudiants africains, des années 1960, qui sont plus violentes, notamment, avec le pamphlet du béninois Stanislas Adotévi, intitulé : « Négritude et Négrologues » paru en 1969 ainsi que celui du philosophe camerounais Marcien Towa avec « négritude ou servitude » sorti en 1971. Quand à Cheikh Anta Diop, son désaccord avec Senghor sur la négritude comporte deux aspects. D’abord un préalable linguistique car, de son point de vue, ces écrivains francophones sont des écrivains africains de langue étrangère. Comment, alors, fonder sur eux une vraie renaissance africaine ? II propose donc de faire renaître la culture africaine à partir de l’héritage égyptien pharaonique et de la promotion des langues négro‑africaines. Sa deuxième critique est plus profonde : en soutenant la distinction de deux types de raison, l’une blanche, l’autre noire, Senghor aurait été victime du climat d’aliénation poussée de l’époque coloniale, et reformulerait, en fait, la conception occidentale dominante de l’espèce humaine. Cheikh Anta Diop veut exclure toute différence supposée entre les peuples qui composent l’humanité car les aptitudes intellectuelles sont les mêmes, la raison est universelle. Il reproche, en fait, à Senghor d’avoir mis en place le concept de négritude sans remettre en question les fondements de la civilisation occidentale, alors qu’il fut une époque où les européens étaient des « barbares », que Pythagore de Samos a étudié 20 ans en Egypte, que les grecs doivent tout aux Egyptiens et par ricochet l’Occident à l’Afrique. En ce qui concerne la démarche pour l’unification de l’Afrique, Senghor défend la thèse de l’unité par étapes, à partir d’entités préalablement formées. Contrairement à Cheikh Anta Diop, il intégre les Arabo-berbères dans le processus d’unification de l’Afrique.

4- La Fédération des étudiants d’Afrique noire en France et la question de l’unité africaine

Les mouvements d’étudiants africains ou d’anciens étudiants ne sont pas en reste pour fonder la nécessité d’une unification de l’Afrique sur des bases politiques. La FEANF a nettement précisé sa position sur la question de l’unité africaine au moment où les autorités coloniales françaises avaient décidé d’octroyer une autonomie interne aux 14 territoires d’Afrique noire et de liquider les deux fédérations d’AOF et D’AEF pour affaiblir le mouvement national dans les colonies. C’était une opération pare-feu entamé par le gouvernement français qui venait de subir des défaites retentissantes en Indochine et en Afrique du Nord. Pour faire face à la balkanisation de l’Afrique que dénonçait Léopold Sédar Senghor ou à sa sud-américanisation, selon Cheikh Anta Diop, les étudiants africains mobilisés au sein de la FEANF ont été amenés à discuter pour trancher sur la question suivante : fallait-il aller à l’indépendance avec des Etats groupés au sein des deux fédérations d’AOF et d’AEF (thèse soutenue aussi par Senghor et le Parti pour le Regroupement Africain (PRA) ainsi que par le Mouvement de Libération Nationale (MLN) créé en 1958 et dirigé par l’historien burkinabé Joseph Ki Zerbo) ou en ordre dispersé (thèse soutenue par Félix Houphouët Boigny et le RDA). Pour préciser sa position, le Comité exécutif de la FEANF a demandé à quatre de ses membres de lire le livre de Georges Padmore : Panafricanism or Communism ? (1955) qui n’était pas encore traduit en français par Présence africaine[16]. Son objectif était de donner le point de vue des étudiants africains sur la question de l’unité qui était âprement discuté au sein de la FEANF. C’est ainsi que la FEANF a produit un document intitulé : Les étudiants africains et l’unité africaine publié en français et en anglais et que l’Union internationale des étudiants (UIE) basée à Prague a largement diffusé. La FEANF y rejette le contenu racial de l’idéologie panafricaniste qu’elle a fondé sur la base de la lutte anti-impérialiste. Mais cette position n’échappe pas à deux critiques : celle de Senghor qui considère la base anti-impérialiste de la constitution de l’unité africaine comme fragile. Le passé colonial ne peut pas caractériser les Africains. Il se retrouve chez les Asiatiques et les Américains. Par ailleurs, l’anticolonialisme sera avec l’indépendance du passé. L’autre critique émane du géographe gabonais Marc-Louis Ripovia auteur du livre : « La géopolitique de l’intégration en Afrique noire » (L’Harmattan, 1994). Pour lui, la position de la FEANF n’est guère radicale. Elle est demeurée malgré tout, en accord avec la stratégie panafricaniste dans sa forme et cela dans la mesure où elle n’a pu se démarquer de la thèse continentaliste du gouvernement ou de l’Etat chère à Nkrumah et Cheikh Anta DIOP. En effet, la FEANF, en prônant une « unité africaine sur une grande échelle » adhérait implicitement, selon Ripovia, à une vision falsifiée de l’unité culturelle de l’Afrique noire, qui devait automatiquement engendrer son unification politique.

 

III- La constitution de l’OUA


C’est à partir des VIe et VIIe congrès panafricains tenus à Kumasi (1953) et à Accra (1958), que l’on va observer une évolution rapide dans la concrétisation de l’idée pan-africaniste. En effet, avec l’accession successive des Etats africains à la souveraineté nationale et internationale, la donne politique et diplomatique est totalement bouleversée et cela d’autant plus que les luttes entre les grandes puissances pour maintenir leurs zones d’influence traditionnelles, ou se tailler de nouvelles, contribuent à remodeler la géopolitique en Afrique. Par ailleurs, la décolonisation s’effectue à un moment où la confrontation Est-Ouest prend de plus en plus d’ampleur. Cette situation favorisera l’émergence de deux formes de panafricanisme et attisera de profondes divergences de points de vue au sein des dirigeants africains sur la question de l’unité du continent. Elle se traduira par la confrontation entre les régimes dits « révolutionnaires » et ceux taxés de « réformistes » ou « modérés ». D’un coté, on note l’existence d'un panafricanisme « maximaliste » avec comme but ultime la fondation des Etats-Unis d'Afrique, susceptibles de faire du continent noir un acteur sur la scène mondiale. Son chef de file, le Président Nkrumah prêche l'unité immédiate du continent, propose de créer un gouvernement central africain. Il constitue, en janvier 1961, le « groupe de Casablanca » qui, en plus du Ghana, comprend l’Egypte, le Maroc, la Tunisie, l’Ethiopie, la Libye, le Soudan, la Guinée-Conakry, le Mali et le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA). Ce pari a buté sur deux facteurs importants que les présidents Kwame Nkrumah Ghana et Gamal Abdel Nasser Egypte, les deux leaders de ce regroupement, avaient minimisées ou ignorées. D'abord, le poids des anciennes puissances coloniales car, bien qu'affaiblies par la seconde guerre mondiale, soumises au nouveau leadership américano-soviétique et contraintes à la décolonisation par les Nations unies, elles détenaient encore une capacité de pénétration forte, et donc de nuisance. Tout projet d'unification du continent africain heurtait frontalement leurs intérêts vitaux (ressources minières et énergétiques, clientélisme et réseaux commerciaux). Ensuite, Kwame Krumah et le groupe de Casablanca comptaient beaucoup sur le soutien attendu du camp « progressiste », Union soviétique et Chine populaire en tête, et sur celui des Etats-Unis, chantres de la liberté individuelle et du droit à l'autodétermination. Or, l'appui du camp progressiste est resté surtout verbal, et celui de Washington est allé aux puissances coloniales alliées, au nom du principe du « containment » destiné avant tout à stopper l'expansion du communiste dans le monde.

L'autre courant qui a généré l'Organisation de l'unité africaine (OUA) découle d'un panafricanisme minimaliste. Son mot d'ordre est  « l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation », son principe est le respect de la souveraineté et la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats. Il regroupe vingt États parmi les « modérés » qui se réunissent du 8 au 12 mai 1961, à Monrovia, à l'initiative du Nigeria pour former le « groupe de Monrovia ». Ce groupe évoluera sous la grande influence des présidents Félix Houphouët Boigny et Léopold Sédar Senghor. Déjà, à Monrovia, le principe d'une Organisation Commune d'Afrique et de Madagascar (OCAM) est retenu. En fait, c'est la thèse de la coopération inter-­étatique que les « modérés » opposent à la trop ambitieuse proposition d'Etats-Unis d'Afrique.

L'Organisation de l'Unité Africaine (OUA), qui voit le jour en 1963 (22-25 mai) à Addis Abeba, est la sanction de cette division. En effet, si les différents protagonistes ont tous établi un diagnostic identique, à savoir la nécessité de faire l’unité afin de trouver des remèdes aux maux dont souffre l’Afrique, par contre, les remèdes à prescrire n’étaient pas du tout les mêmes. Il faut jeter les bases de l’unité africaine, certes, mais de quelle unité s’agira t-elle ? Et sur quelles bases ? Telles furent les grandes interrogations que les dirigeants africains présents à l’Africa Hall tentèrent d’élucider. Au Président N’Krumah qui avance : « Dans la tâche qui est la notre, unifier notre continent, il nous faut soutenir ce rythme, ou alors nous serions distancés (…) Si nous ne soutenons pas cette cadence sans précédent, nous allons à notre échec et à notre défaite. Le monde n’avance plus sur les sentiers de brousse au rythme des chameaux ou des ânes… », le Président Ahidjo rétorque : « Jamais comme en aucun autre domaine, il nous faut nous méfier de la hâte et de l’enthousiasme naturellement exaltant de nos actuelles retrouvailles fraternelles ». Ces deux point de vue résument parfaitement la controverse entre les partisans de « L’Afrique doit s’unir tout de suite » si elle veut atteindre quelques résultats positifs et ceux qui estiment que plus lentement cela se fera, mieux cela vaudra. A l’unité immédiate, s’oppose donc l’unité par étapes. L’argumentation de l’unité organique immédiate se fonde sur le fait que : « l’unité africaine est avant tout un royaume politique qu’on ne peut gagner que par des moyens politiques. Le développement économique et social de l’Afrique procèdera de cette réalisation politique ; l’inverse n’est pas vrai ». Toute solution aux problèmes africains passe par l’unité préalable. « Les Etats-Unis d’Amérique, l’Union des Républiques Soviétiques Socialistes sont nées de décisions politiques prises par les peuples révolutionnaires, bien avant que ces Etats ne deviennent les puissantes réalités économiques et sociales que nous connaissons » constate le Président N’Krumah. D’où la nécessité de forger une union politique basée sur une défense, une diplomatie, une citoyenneté, une monnaie et une banque centrale commune. Ce n’est qu’à partir de là que les questions de développement économique et social, de planification, de frontières, etc., pourront trouver des solutions idoines.   

Face à cette argumentation, les tenants de l’Unité progressive avance que personne n’est contre le principe de l’unité ni contre ses vertus et ses avantages mais, qu’il serait plus pratique d’arriver à l’unité, non par « la fusion politique des Etats » mais, en prenant, comme le souligne le Premier ministre du Nigéria « …des mesures d’ordre pratique établissant la coopération dans les domaines de l’économie, de l’enseignement, des sciences et de la culture et en commençant par essayer d’amener les Africains à s’entendre avant de les engager dans le système plus compliqué et plus difficile à réaliser, de l’union politique ». Sa position trouvera un soutien chez les Présidents Ahidjo, Houphouet, Senghor, etc., qui lancent le slogan « Ni Fédération, ni Confédération, ni Institutionalisation ». « L’Afrique n’est pas monolithique dans le domaine de la pensée, elle ne peut évidemment l’être dans le domaine politique » renchérit le Président Maurice Yaméogo. Malgré le fossé séparant ces deux approches de l’unité, l’unanimité est pourtant faite pour adopter la chartre de l’OUA en 1963 à Addis-Abeba sur la base d’un compromis. Son objectif affiché est de « renforcer l'unité et la solidarité des Etats africains », mais elle met l'accent sur la défense de la souveraineté des Etats, de leur « intégrité territoriale et de leur indépendance », posant en principe la « non-ingérence dans les affaires internes des États » et le « droit inaliénable » de chaque État à une existence indépendante. Dès lors, la vie de l'OUA se réduira progressivement à celle d'un syndicat d'Etats jaloux de leur souveraineté qui deviendra rapidement un syndicat de chefs d'Etat. En définitive, comme pour le choix d’accéder à l’indépendance, c’est sous la pression des masses populaires africaines, de l’élite intellectuelle et de l’opinion internationale, que la plupart des chefs d’Etat et de gouvernement se sont résolus à signer la chartre. Il n’est donc pas étonnant que les résultats enregistrés jusqu’ici dans la voie de l’unité ne sont pas à la mesure des espoirs suscités par le projet. Et cela, d’autant plus que malgré les indépendances et la création de l’OUA, les différents pays membres continuaient de subir la pression et le diktat des anciennes puissances coloniales peu enclines à voir l’Afrique s’assigner un autre rôle que celui de pourvoyeuse de matières premières et de produits de base ; que leurs dirigeants persévéraient dans la fâcheuse tendance à embrasser des projets grandioses au lieu de recourir à une approche mesurée et calquée sur le long terme ; que ceux-ci continuaient de signer des accords au sein de l’organisation et auxquels ils ne se sentaient pas liés alors qu’en revanche ils excellaient dans la signature avec les anciennes puissances coloniales des traités contraires aux intérêts de leurs peuples. En outre, le non payement des cotisations par la majorité des pays membres (50 millions de dollars d'arriérés en 2001) a privé l'OUA de sa première source de financement et l'a contrainte à la mendicité et aux incantations stériles. Enfin, l’absence d’une gestion administrative, technique et budgétaire rigoureuse et unifiée, très souvent confiée à des politiciens en retraite ou en disgrâce, ont fini par rendre l’OUA inefficace et dépassée. Ces faits expliquent, pour l’essentiel, pourquoi le bilan de l'OUA est globalement négatif au regard des objectifs prévus, notamment en ce qui concerne le renforcement de la solidarité entre Etats. Seule la mobilisation de la communauté internationale pour l'éradication du colonialisme et le soutien aux mouvements de libération, à travers les Nations unies et le Mouvement des non-alignés, aura été une des rares satisfactions de l’OUA.

IV- L’avènement de l’UA

C'est dans l'espoir de remédier à ces insuffisances que l'Union africaine a été créée. En effet, c’est le XXXVIIe sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), tenu à Lusaka, en juillet 2001 qui a créé l’Union africaine réclamée à cor et à cris depuis fort longtemps. Il fermait, en même temps, une page d'un siècle de panafricanisme. La nouvelle Union, réunie en Sommet du 8 au 10 juillet 2002 à Durban en Afrique du Sud, a suscité beaucoup d’espoir chez beaucoup d’Africains qui voyaient en elle la réponse adéquate au phénomène de la mondialisation et le catalyseur d'une nouvelle gouvernance supranationale, au moment où on assiste, inexorablement, à une marginalisation croissante du continent. Ce changement devrait signifier une rupture avec ce qui pouvait être considéré comme un «  Club de Chefs d’Etat » où le rôle du Secrétaire Général était réduit à celui de chef du protocole.

Plusieurs institutions, souvent inspirées de l'Union européenne, ont été créées par l'Acte constitutif de l'Union africaine : Conférence de l'Union ; Commission (dont le nom lui-même, repris de l'Union européenne, laisse supposer un organe supranational, composé de commissaires indépendants, ressortissants des divers États mais non représentants de ceux-ci et non soumis aux instructions de leurs gouvernements) ; Parlement panafricain ; Cour de justice africaine ; Mécanisme de règlement des conflits ; Conseil économique, social et culturel. Certes, l'étape de la ratification du traité fondateur a été franchie sans encombre mais, la course d'obstacles ne fait que commencer. Et ce d'autant plus qu'en dépit des objectifs affichés et des organes créés, la nature de l'Union africaine demeure une équation à plusieurs inconnues. En effet, plus de quarante ans après la création de l'OUA, le clivage maximalistes/minimalistes ne semble pas avoir disparu malgré la fin de la compétition Est/Ouest. On a l’impression d’un remake des débats de l’Afrika Hall en 1963. Ce remake s’est transformé en cirque actuellement au sommet de février 2009 à Addis Abeba où le Colonel Kaddhafi avec une désinvolture inouïe est en train de prouver à la face du monde que la réalisation de l’unité africaine n’est pas pour demain. En effet, le sommet de l’UA, en février 2009 à Addis, est venu confirmer le fait que le Colonel Kaddafi est loin d’avoir abandonné ses positions antérieures. En effet, sa revendication pressante d’un gouvernement continental est revenue sur le tapis, même si elle n’a pas été entérinée par ses pairs. Les faits ont suffisamment montré la tendance extrêmement portée vers l’exercice d’un pouvoir charismatique sur le Continent que le Colonel Kaddafi n’a jamais pu cacher comme l’atteste ses attitudes de maître de maison et ses comportements de banquier et d’argentier bon samaritain au sein de la Censad et dans ses relations avec certains pays africains. 

Le scénario qui se déroule, actuellement atteste de la « victoire » momentanée des « pragmatiques » sur le colonel Kadhafi et ses partisans qui se réclament « plus que jamais proche des thèses de Nkrumah » et qui revendiquent les Etats-Unis d'Afrique aux dimensions du continent. Le camp des « pragmatiques » quant à lui revendique un panafricanisme « fonctionnel ». Il importe de réaliser d’abord « les premières assises concrètes d'une fédération » car l’Afrique « ne se fera pas d'un seul coup », mais « par des réalisations concrètes créant d'abord une solida­rité de fait » à l’image de la communauté européenne en fixant les principaux  axes du panafricanisme autour des préoccupations suivantes : monnaie commune, développement de l'infrastructure des communications, « continentalisation » de la recher­che scientifique, nomination d'un porte-parole africain commun aux Nations unies, etc. Tout cela laisse entrevoir la mise en œuvre obligatoire d’un pouvoir supranational même si cela n’est pas explicitement mentionné. Il est donc impératif de clarifier la nature de l'Union politique et économique, afin d'éviter le piège d’un OUA II. En effet, l'union politique n'a de matérialité que si elle est fondée sur une union économique. Les institutions financières, telles que la Banque centrale africaine, le Fonds monétaire africain et la Banque africaine d'investissement, dont la création est prévue par l'Acte de l'Union, ne seront efficaces que si elles sont en mesure de coordonner un espace économique commun. L'Union africaine ne deviendra un cadre de développement régional intégré que si l'ensemble de ces réformes institutionnelles est mené à bien. En outre, une stratégie de prévention et de règlement des conflits crédible, dépassant le cadre du « mécanisme » qu'avait instauré l'OUA en 1993, paraît indispensable, afin d'exercer efficacement le droit reconnu par l'Acte constitutif de l'Union africaine d'intervenir dans un Etat membre sur décision de la Conférence, dans certaines circonstances graves, telles que les crimes de guerre, le génocide et les crimes contre l'humanité, ou de répondre au « droit des Etats membres de solliciter l'intervention de l'Union pour restaurer la paix et la sécurité ». Malheureusement, le rôle confus joué par plusieurs dirigeants politiques de l’UA dans la guerre civile en Côte d’Ivoire et les contradictions flagrantes entre certains chefs d’Etat et le Président de la Commission à propos de la crise togolaise et surtout l’insuffisance, sinon même l’insignifiance du rôle de l’UA sur le terrain des conflits (RDC, Rwanda, Darfour) n’incitent point à l’optimisme et attestent que peu de choses ont évolué, sur ce plan, au sein de l’Union.

V- Pour une Union Africaine viable

La dissolution de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) et son remplacement par l’Union Africaine (UA) doit signifier une rupture avec ce qui pouvait être considéré comme un « Club de Chefs d’Etat » et une évolution vers une structure plus institutionnalisée, plus fonctionnelle et plus forte. C’est la condition pour bannir des esprits et des mentalités cette image d’une Afrique avec un destin synonyme d’exploitation, de pauvreté et de misère plutôt que de développement que la communauté internationale à tendance à lui assigner. L’UA s’est dotée d’institutions que l’Europe a mis un demi siècle pour leur mise en oeuvre (Assemblée, Conseil Exécutif, Commission, Parlement, Conseil Economique, Social et Culturel, Court de justice, Institutions Financières, etc.). On a l’impression qu’elle se contente de plagier l’Europe sans tenir compte des conditions et des réalités économiques et sociales qui ont présidé à la naissance de la Communauté européenne ; qu’elle ne tire pas expérience de la stratégie des petits pas adoptés par l’Europe depuis la signature du traité de Rome en 1957 pour bâtir, étape après étape, une union douanière, un marché commun, une intégration économique, un système monétaire européen (SME), une monnaie unique, une Banque Centrale Européenne et un élargissement progressif de ses Etats Membres. L’approche dans la recherche de l’unité étant déjà faussée à la base, sa construction n’en sera que plus laborieuse. C’est pourquoi la mise en œuvre de l’UA doit s’appuyer sur une définition claire des objectifs prioritaires visés et des bénéfices escomptés par rapport à l’élargissement de son espace économique ; en se dotant d’un pouvoir étendu de négociation ; en développant un volume d’échanges intra-régional plus important et enfin en travaillant à l’instauration d’un climat durable de paix et de sécurité. En effet, il est évident que la crédibilité politique de l’UA ne s’acquerra qu’au vu de résultats tangibles en matière de progrès économiques, de démocratie et de croissance du niveau de vie des populations ce qui nécessite la réunion d’un certain nombre de facteurs incontournables se situant à plusieurs niveaux. En premier lieu, il faut une motivation authentique et une volonté politique réelle de la part aussi bien des dirigeants Africains que de la communauté internationale. Ensuite, les critères de sélection et de recrutement du personnel de l’organisation devront se faire selon les seuls critères de mérite, de compétence, d’honnêteté et d’indépendance d’esprit à tous les niveaux de la gestion de l’UA. Enfin, un aspect, généralement négligé, mais pourtant fondamental devrait fortement retenir l’attention des leaders africains. Il s’agit de la mobilisation des forces sociales favorables à la réalisation de l’unité africaine. De ce point de vue, l’implication de l’élite et des masses populaires africaines (Associations professionnelles, Syndicats, ONGs, Société civile, intellectuels, étudiants, mouvements de jeunesse, etc.) dans la formulation des politiques et des stratégies d’action de l’Union devrait être une préoccupation majeure. Il serait donc opportun de mettre sur pied des Clubs “Union Africaine” au niveau du Continent et au sein de la Diaspora et les relier les uns aux autres ainsi qu’aux organisations régionales et au siège de l’UA par un système de réseau afin d’assurer la continuité des échanges. Cela forgera nécessairement un esprit communautaire fondé sur la compréhension des coûts et bénéfices d’une coopération et d’une intégration nécessitant un abandon partiel ou total de souveraineté nationale des différents pays membres. Il va de soi qu’une restructuration des groupements régionaux existants et impliqués dans le processus de coopération et d’intégration économique en vue de donner la priorité, dans un premier temps, à l’accroissement du commerce intra-Africain sera de rigueur. La dernière condition essentielle pour la mise en œuvre judicieuse de l’UA concerne l’élaboration d’une approche graduelle de mise en place de ses institutions. Tâche extrêmement délicate si l’on s’en tient à l’exemple de la construction de la Communauté européenne. En effet, au lieu de se contenter d’un plagiat pur et simple de l’expérience européenne, il faut plutôt s’atteler à en tirer des leçons. Parmi celles-ci, on doit retenir, en priorité, la mise en place graduelle et au fur et à mesure de leur nécessité, des différentes institutions qui doivent s’appuyer sur les structures régionales et continentales existantes telles que la CEDEAO, la SADC, l’UEMOA, la CEMAC, le COMESA,  l’UMA, la BAD, la CEA, etc. qui conduiront, à terme à une union politique et économique du continent. Ces conditions contribueront, certes, à l’édification de l’UA mais, elles s’avéreront insuffisantes si, en plus, celle-ci ne se prémunit pas d’autres garde-fous à la lumière de l’expérience malheureuse de la défunte OUA. En effet, pour faire table rase de l’héritage accumulé, l’UA doit, non seulement s’appuyer sur de solides fondations, mais aussi préserver son indépendance et disposer de ressources financières suffisantes. Il est de première importance qu’elle fasse preuve d’une gestion budgétaire rigoureuse et unifiée pour permettre un fonctionnement sans heurts de ses structures. Un niveau de tolérance zéro doit être de mise pour les arriérés sur cotisations. Il est également indispensable que l’UA promeuve une culture du comportement plus responsable en matière de gestion des deniers publics et de dépenses étatiques pour consolider ses propres finances. A cet effet, l’UA se doit d’être à l’avant garde d’une analyse critique du passé du continent Africain et d’une restitution de la vérité historique sur le rôle joué par les dirigeants et les élites noires dans l’asservissement de leurs peuples en tant qu’intermédiaires et collaborateurs du capitalisme international tout au long des périodes sombres de leur histoire, à savoir : les années de plomb de l’esclavage et du colonialisme et les quatre décennies de cauchemar post «  indépendances ».  Sur le plan politique, l’UA doit démontrer sa capacité à être indépendante de toute interférence politique de tout Etat Membre, de façon à ne privilégier que l’intérêt général et le bien commun de tous ses membres. Elle doit également veiller tout particulièrement au respect des droits de l’homme et aux principes démocratiques, en même temps qu’elle s’emploiera à décourager le népotisme et le tribalisme, générateurs de conflits ethniques à travers le continent. A cet égard, l’accent sera mis sur la création d’une force africaine d’interposition avec comme vocation d’intervenir partout où la paix et le respect des droits de l’homme seront menacés. Enfin, la création d’un cadre juridique de référence auquel devront se soumettre les différents Etats et devant les guider dans la résolution des multiples obstacles à l’unité s’avère impérieux.

 

Conclusion


Plus que jamais, il convient de s’interroger sérieusement sur les chances de réalisation de l’idéal panafricain. Les différentes expériences d’unification déjà tentées en Afrique doivent faire l’objet d’une grande préoccupation au niveau des intellectuels et des élites africains dans leurs réflexions et recherches afin de tirer toutes les leçons utiles pour faire avancer le processus de l’unité africaine qui n’est pas exempt de nombreuses critiques. Ainsi, dans son ouvrage : Panafricanism : evolution progress and prospects. (New York St Martin’ Press, 1973), Adekunte Ajala rappelle les quatre principaux arguments utilisés par ceux qui ne croient guère à une quelconque chance de réalisation de l’idéal panafricain. Selon eux, le panafricanisme est, premièrement, un mouvement des élites africaines développé à l’écart des masses. Deuxièmement, les idéaux panafricains ne peuvent aboutir du fait que la colonisation a légué à l’Afrique noire plusieurs systèmes parlementaires, juridiques et culturels. Troisièmement, les Etats africains concentrent leurs efforts sur la construction nationale plutôt que sur celle de l’unité africaine. Quatrièmement, la pauvreté des économies africaines ne peut entraîner une inter-coopération. Le panafricanisme pourrait ainsi conduire au suicide. Ces arguments méritent d’être discutés et pris en considération par les défenseurs du panafricanisme. Ils sont sérieux et constituent de réels obstacles à la réalisation de l’unité continentale de l’Afrique. La grande question posée est de savoir si la naissance des micro-nationalismes au niveau des pays africains devenus indépendants est compatible avec le panafricanisme. Pour conclure, on peut que partager ce point de vue du Professeur Dieng quand il précise que : « Le projet panafricaniste repose essentiellement sur un certain volontarisme. Ses partisans expriment surtout leurs désirs sans analyser de manière objective les chances de sa réalisation. Ils avancent différents fondements de manière très unilatérale en ignorant que le projet comporte de nombreuses dimensions qui sont politique, économique, sociale, culturelle, linguistique et religieuse. Il est utile d’examiner de façon critique leurs points de vue et d’étudier de la manière la plus objective possible la nature et les possibilités de réalisation de l’idéal panafricain ainsi que ses limites ».

 

Diallo Amadou

Documentaliste à la DIST/CNRST

 



[1] Cf. Kwame, Nkrumah. Autobiographie de Kwame, Nkrumah. Présence africaine, 1960

[2] Kwame, Nkrumah. Op. Cit. pp. 69-70

[3] L’Afrique doit s’unir, Présence africaine, 1974

[4] L’Afrique doit s’unir, Présence africaine, 1974, p 251

[5] Kwame, Nkrumah. « Africa must unite » (l’Afrique doit s’unir). Paris : présence africaine, 1961. p 126

[6] Amady Aly Dieng. Nationalisme et Panafricanisme (30è anniversaire du codesria dakar, senegal, 10-12 decembre 2003 Thème général : Intellectuels, nationalisme et idéal panafricain).

[7] Kwame Nkrumah. 1960. Autobiographie de Kwame Nkrumah. Présence africaine, p 66

[8] Kwame Nkrumah. 1960. Op. Cit. pp. 202 - 203

[9] Cheikh Anta Diop. Les Fondements économiques et culturels d’un Etat Fédéral d’Afrique Noire. Op. cit. p.31

[10] Cheikh Anta Diop. Op. Cit. p.26

[11] Cheikh Anta Diop. Op. cit., p.118

[12] Cheikh Anta Diop. Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique noire. p.39

[13]Leopold Sedar Senghor. 1963. Négritude et civilisation. Discours d’ouverture au Colloque sur la littérature africaine d’expression française. Dakar, le 23 mars 1963. In : Présence africaine, nvlle série, 1963

[14] Zorgbibe, Charles. « Senghor et Cheikh Anta Diop ou la restauration de la conscience africaine », in : Geopolitique africaine / OR.IMA International, n° 13, 2004

[15] Leopold Sedar Senghor. 1964. Latinité et Négritude. Discours à l’Université de Bahia. In : Présence africaine, Nvlle série trim.,1964

[16]  Amady Aly Dieng. Les premiers pas de la Fédération des étudiants noirs en France (FEANF) (1950-1955), de l’Union française à Bandoung. Paris : L’harmattan, 1987



03/05/2011
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